Voir Autun... et revenir🔗

Posted by Médéric Ribreux 🗓 In blog/ Vie-courante/

#sport #fun #life

Il y a 30 ans, j'avais 18 ans et je rentrais en MPSI au Lycée Militaire d'Autun. Pour marquer cette date et ces trois décades, j'ai décidé que mon aventure de vélo de 2026 serait justement de retourner à Autun et d'en revenir avec un simple vélo.

J'ai préparé le voyage comme j'ai pu et j'y suis arrivé: 2 jours aller, arrivée le 09/09/2026 et départ le 11/09/2026 pour 2 jours de retour; 403.4 km à l'aller; 416.1km au retour soit 819.5km.

Voici mon parcours en carte:

Que dire de ce voyage, de cette aventure (car c'en est bien une) ? D'abord, je n'ai voyagé que 4 jours durant et j'ai l'impression d'y avoir passé près d'un mois. C'est une sensation rare à mon âge où on a plutôt l'impression que le temps passe toujours trop vite. Et je dois avouer que c'est très agréable.

Ensuite, je suis très content d'y être parvenu. Parce que oui, je n'avais jamais réalisé autant de distance avec aussi peu de repos. Concrètement, l'an dernier j'avais expérimenté les plus de 200km de vélo en une journée enchaînés avec le retour de plus de 200km, mais avec une journée de repos entre les deux. Cette année, pas de pause: 200km par jour sur 4 jours (avec une pause d'une journée). Comme quoi avec un peu d'entraînement et de méthode, on y arrive.

Pour cette fois, j'ai eu l'impression d'avoir mieux maîtrisé ma glycémie, même si j'étais clairement crevé le dernier jour où j'ai dû faire 2 siestes (avec endormissement, perte de conscience) de 30 minutes pour pouvoir terminer. J'ai eu quelques douleurs, notamment dans le genoux droit, mais avec un seuil de douleur "supportable".

Traverser 5 départements (le Maine-et-Loire, l'Indre-et-Loire, l'Indre, la Nièvre et enfin la Saône-et-Loire) m'a également présenté une très grande variétés de paysages, comme la vallée de la Loire, les plaines moroses de la champagne Berrichone, mais surtout le Morvan sauvage avec ses dénivelés, son bocage, ses forêts.

Mais la grande question à régler, c'est surtout de savoir pourquoi cette destination ? Ma seule et unique réponse est simplement de constater que j'avais besoin d'exorciser le passé je dirais et c'est ce qui m'a poussé à faire ce périple aussi long.

Il faut dire que j'ai gardé beaucoup d'amertume de mon passage au Lycée Militaire, il y a 30 ans. J'étais jeune et sans doute naïf. J'étais persuadé que je voulais devenir officier de l'armée de terre. J'avais pour moi mes capacités intellectuelles pas si dégueulasses, un niveau sportif plutôt pas mauvais, mais surtout un grand entraînement et une grande tolérance par rapport à la discipline et à l'obéissance, dus largement à l'action assez dure de mon père. Je croyais que j'étais préparé et que ça se passerait bien même si ça se révèlerait difficile. Et finalement, c'est exactement l'inverse qui s'est passé.

Sans refaire l'histoire, même si je garde une mémoire assez précise des évènements, j'ai débarqué un matin de septembre 1996 au LMA avec une bonne trentaine de mes camarades de 1ère année de MPSI. Une fois équipés de notre équipement et tenues et affectés à nos chambres respectives, nous avons ensemble abordé une première semaine de préparation militaire qui nous a fait découvrir la base des actions des soldats: l'effort physique, savoir tirer au fusil, à la grenade, savoir se camoufler, manger, gérer les gardes, dormir en tente. C'était fatiguant, mais j'ai bien aimé cette semaine. Et puis ça a développé une espèce de camaraderie, bien revendiquée par l'armée, mais réelle dans ce groupe d'une trentaine de personnes avec leurs origines très différentes, mais qui lors d'un effort commun sont capables d'une bonne entraide et de se soutenir.

Je me souviens bien de la nuit de mes 18 ans. Nous avions effectué la dernière randonnée d'une bonne quarantaine de kilomètres dans le sud Morvan avant de revenir dormir dans un camp de tir pas loin du Lycée. Pas de bol, j'ai été affecté à heure pas terrible de garde, 4h à 5h du matin dans mes souvenirs. J'étais seul au coin du feu et je me suis surpris à regarder les étoiles, seul au monde. Et j'étais bien, là, dans la contemplation, malgré mes pieds en sang d'avoir marché autant de temps avec des chaussures de merde pas adaptées (les fameuses Rangers qui, neuves sont trop dures et te cassent les pieds). Au tour suivant de garde, je pars réveiller le suivant qui m'envoie littéralement bouler: il ne se lèvera pas et m'envoie chier. Qu'importe, je le laisse dormir et reprend ma garde. J'ai adoré avoir une heure de plus au coin du feu, tout seul pendant que les autres roupillaient. J'étais comme le roi du monde sans sujets, une espèce de veilleur. Pendant ces instants je me souviens avoir déjà exprimé mes premiers doutes sur ma carrière militaire: j'avais déjà constaté pas mal de problèmes d'efficacité au sein de la grande muette en une semaine: les chaussures pas adaptées, la matériel de randonnée beaucoup trop lourd, certes solide, mais handicapant sur le terrain où une durée de vie avec ces équipements se révèle assez réduite. J'étais surtout exténué par cette semaine et je me disais que tout une carrière comme ça allait être difficile. Mais, malgré ces doutes, je me suis dit aussi que j'avais une année scolaire devant moi pour m'accrocher et voir si ça n'était qu'une impression.

Puis sont arrivés les deuxièmes années et le bizutage qui s'en est suivi et aussi le reste de l'année scolaire à leur côtés et également ce côté un peu carcéral qui va avec la vie de garnison. Et tout ça a fini de me convaincre que je n'avais pas ma place dans cet univers. Pour raconter la petite histoire, je me suis retrouvé à me faire hurler dessus par des jeunes gens qui avaient au plus un an de plus que moi, ils essayaient de faire autorité et d'impressionner tout le monde à la manière forte. Et, assez directement, ça n'est pas du tout passé chez moi. Autant j'arrivais à supporter (difficilement, certes) que mon père soit terrible avec moi, autant me faire engueuler par un type de 19 ans qui n'a rien prouvé dans la vie (après tout, ils n'avaient pas réussi le concours encore et c'était même très incertain vu les résultats d'intégration du LMA aux différents concours qui devait tourner à moins de 10%), c'était physiquement et psychiquement impossible pour moi. Si j'avais été violent, je leur aurais sans doute mis mon poing à travers la gueule directement. Mais j'ai simplement ouvert ma gueule à ce moment et dieux, ça les a rendu un peu cinglés. Mais je ne me suis jamais couché et ce, tout le long de l'année. Ca m'a valu sans doute une petite ostracisation de leur part, mais je n'en avais rien à foutre. Je me suis découvert rebelle à ce moment de ma vie alors que j'avais toujours filé droit pendant 18 ans avant. Probablement mon cervau était arrivé au point de saturation par rapport au fait de supporter et d'obéir simplement.

Ce qui m'a aussi révolté, c'est de constater qu'une grande partie de ces deuxièmes années étaient tout simplement des fachistes racistes mysogines homophobes assumés. Moi qui ait grandi dans un pays de prolétaires qui votaient majoritairement pour le parti communiste (le Pas-de-Calais des années 90) et qui n'avait jamais été confronté à ces discours de merde, ça m'a extrèmement choqué, surtout de la part de gamins de 19 ans. Dans mon entourage, les seules personnes ouvertement racistes étaient les anciens collabos de la 2ème guerre mondiale, donc des vieux cons irratrapables, perdus comme des fous dans leurs délires dont tout le monde se moquaient ouvertement en disant: "laisse le radoter sa merde tout seul, c'est le vieux fou du village, il crèvera tout seul". Voir à l'inverse des jeunes gens dans cette mouvance m'a littéralement scié en deux. Je n'étais pas du tout préparé et trente ans après, je suis toujours choqué de voir que ces imbéciles n'avaient rien compris ou faisaient semblant de ne rien comprendre. Normalement, quand on est jeune, on n'a pas encore le cerveau formatté et on est plus en rébellion ou en question par rapport aux pratiques antérieures. Mais là-bas, c'était exactement l'inverse et je n'y étais pas préparé.

Ce qui m'a aussi fortement attristé, c'est de constater qu'une bonne partie de mes caramades de 1ère année avec qui nous avions tissé des liens finalement assez forts pendant la 1ère semaine se sont fait proprement laver le cerveau par ces connards racistes et ce, en peu de temps. Je pensais que les gens de mon âge n'étaient que faiblement influencables: qu'ils avaient des idées forcément nouvelles et ouvertes qui allaient de l'avant, simplement parce qu'ils étaient jeunes, qu'ils étaient intelligents (parce pour rentrer en MPSI, ça demande de passer le bac avec mention) et qu'ils n'avaient pas eu le temps d'être contaminés par les merdes des autres. Et bien ce ne fut pas le cas et ça aussi ça a bien diminué ma sympathie pour le genre humain, déjà. Là aussi le choc fut sévère de constater que des types sympathiques avec qui j'étais capable de dialoguer simplement de manière détendue se sont transformés en purs connards obtus et fermés et malveillants et ce, en quelques semaines. Ça m'a littéralement sidéré.

Bien sûr, il n'y avait pas que des cons au Lycée Militaire. Les gars de ma chambre étaient bien sympathiques et pas du tout dans cette mouvance. Ils avaient de l'humour bienvenue et nous avons passé de bons moments, voire de très bons moments. Je me souviens aussi de types hors du commun. Le major de la promo était un jeune homme de couleur, pupille de la nation qui éclatait tout le monde en tout: aussi bien en maths, en littérature qu'en sport. Je l'aimais tellement pour cette représentation et parce qu'il démontrait par A + B à lui tout seul que toute la merde xenophobe et raciste des autres était un simple mensonge pour enfants influencés. Pour autant, il n'avait pas une vie facile: sans soutien parental, c'est forcément dur. Mais je ne l'ai jamais vu se plaindre de quoique ce soit. Je me souviens aussi de cet étudiant kurde qui m'a fait découvrir qu'il existait une nation kurde, sans État, à cheval sur plusieurs pays. Il voulait devenir militaire dans son territoire, pour faire advenir l'état-nation kurde. Quel objectif extraordinaire quand on n'a que 18 ans. Il faisait le ramadan et il portait ça sur ses épaules. Imaginez, en MPSI au LMA, il y avait environ 8 heures de sport par semaine. Quand on fait le ramadan, on ne peut ni manger ni boire. Et bien lui, il se tapait les 3 heures de sport du mercredi après-midi dans ces conditions. Et il en chiait à mort. Je me souviens de son visage qui endurait tout ça difficilement. Je me souviens aussi m'être dit à l'époque que je louais cette détermination. Il a définitivement eu mon admiration. Parfois quand je cours et que j'en chie, je me souviens de ces moments et ça m'aide à supporter la difficulté, la soif ou l'hypoglycémie que lui se tapait systématiquement pendant le ramadan. Enfin, il avait un PC486 dans sa chambre et il jouait à Red Alert dessus et ça, c'était trop cool, rien que de pouvoir regarder !

J'ai aussi fait la connaissance de quelques deuxième années (MP) démo-makers qui codaient en assembleur sur PC sur des algos dont je ne comprennais rien. Clairement, ils consistaient en une espèce de demi-dieux pour moi. Ils étaient artistes parce que pour faire des démos à l'époque, il fallait être musicien, dessinateur, graphiste et animateur, en plus de maîtriser la trigonométrie, les matrices et autres calculs complexes, tout en étant capable de modéliser des algorithmes en assembleur pour avoir suffisamment de vitesse pour rendre la démo fluide. Eternellement, j'en garde un moment d'illumination majeure, surtout que ces types étaient vraiment sympathiques et abordables. J'ai passé un bon moment avec eux.

Et puis, un soir en fin d'année scolaire, cachés dans une salle avec une télé, je me souviens avoir terminé Rebel Assault sur la PS1 d'un camarade de chambre, vers les 6h du matin: le soleil était en train de se lever, mes potes étaient endormis à côté dans la salle et moi j'étais avec les manettes dans les mains, fatigué de cette nuit blanche, mais avec un sentiment d'accomplissement que j'ai rarement rencontré ultérieurement.

Mais au delà de ces quelques moments heureux, l'expérience de vivre dans un milieu militaire pendant de nombreux mois s'est révélée finalement assez décevante. D'abord, il y a toujours cette discipline qui, poussée dans ses fonctionnements sur un groupe d'une taille assez grande se révèle n'avoir pas assez de finesse ou tout simplement de temps pour tenir compte des cas particuliers et d'un niveau d'adaptation qui semble nécéssaire. Donc, à un moment, on se retrouve à bêtement appliquer la règle, même si elle est débile pour ce cas précis. Quand ça s'applique peu souvent, ça se gère très bien. Mais à la longue, on finit par être blasé. Et moi, au bout de 6 mois, j'en avais déjà ma claque.

Ensuite, pour avoir cotoyé les militaires en poste au sein du Lycée, je me suis rendu compte qu'au final, passé les premières années sur les 1ers postes d'active qui demandaient un peu d'action, on finissait par se retrouver à faire du travail principalement administratif (ou qui y ressemble). Ce phénomène était sans doute exacerbé au sein du lycée militaire puisqu'une activité d'organisme de formation implique pas mal d'administratif. Mais j'avoue que voir des commandants bedonnants à la cinquantaine passée être responsables de bureaux logistiques, ça ne m'a pas donné très envie de continuer dans cette branche, du haut de mes 18 ans. Je me suis dit que si c'était pour terminer à un moment à devenir fonctionnaire de l'État dans un bureau, autant éviter l'enrobage militaire et tester d'autres cieux. Et puis il y avait cette réputation que la grande muette professionnalisée était déjà une boîte à concours permanente, une espace de compétition permanente où il fallait sans arrêt tomber sous le couperêt d'une sélection et des épreuves qui vont avec. Quand on est en classe prépa, on se rend compte à quel point se focaliser sur un concours sélectif sur deux ans est engageant. Alors se taper une carrière de concours sélectifs, ça ne donne pas très envie. Simplement parce que je me suis dit qu'à un moment la sélection a ses limites et que sur une vie professionnelle, au long cours, avoir tout le temps des épreuves, ça ne donne pas la sérennité indispensable à l'obtention de la maîtrise de son art, un indispensable à mes yeux.

Je me souviens aussi que j'en avais marre de la vie de caserne. A la fin, moi qui ajourd'hui me complaît dans l'uniformité, la routine et la stabilité, je n'en pouvais plus de ces rituels qui nous faisaient perdre un temps précieux et qui rythmaient notre vie de garnison: lever tous les jours à la même heure, aller prendre le petit dej toujours au même endroit, à la même heure, nettoyer les chiottes et les communs, tous les jours; faire son lit au carré tous les jours, pour devoir le refaire le soir avant de se coucher, aller au pas cadencé en cours: 15 minutes le temps de se préparer et de partir ensemble, idem à chaque sortie collective de la salle de classe. Que de temps perdu au lieu de faire des maths et de la physique. Et puis, c'est vraiment toujours la même chose.

Il faut dire que j'ai dû rentrer chez mes parents seulement 3 fois sur toute l'année scolaire (noël, les vacances de février et une autre date sans doute, même si je me souviens avoir passé de longs week-ends fériés sur place). Si au bout de 6 mois j'en avais déjà marre de cette routine, je pense que j'aurai fini par en vomir au bout de 5 ans. Et pourtant dieu sait à quel point je suis routinier et toujours volontaire pour mettre en place un élément répétitif et m'y conformer.

Et puis, il y a des signes qui ne trompent pas. Je suis loin d'être une fashion victim. J'achète peu de vêtements, je les porte jusqu'à l'usure pendant de nombreuses années. Mais, devoir mettre tous les jours, toujours les mêmes vêtements, c'est devenu pénible. Je m'étais rendu compte à quel point ça me manquait de pouvoir choisir mes vêtements le matin. Au lycée militaire, c'était toujours les 3 mêmes uniformes: celui de tous les jours, celui pour le sport et celui pour les sorties officielles.

Et puis, il y avait cette ambiance carcérale: dans une caserne, tout est fermé, mais aussi tout est sur place et on n'a pas ou peu à sortir pour fonctionner au quotidien. À Autun, j'avais tout sur place: la bouffe, le lit, les infrastructures de sport, le médecin, le coiffeur, le téléphone, la bibliothèque, les ordinateurs, la laverie, le cinéma. Tout etait sur place et combiné avec les interdictions de sortie, je suis resté tellement longtemps dans les mêmes lieux. Le week-end je prenais souvent la poudre d'escampette pour visiter la ville et ses alentours. 30 ans après, je me suis rendu compte qu'en fait, j'étais loin de connaître la ville: sur place j'ai rencontré tellement de lieux où je n'étais jamais passé malgré leur proximité.

Pour confirmer tout ça, je me souviens d'avoir été marqué par deux films que j'ai pu voir au cinéma du lycée, un vendredi ou samedi soir. C'étaient "Légendes d'Automne" et "The Shawshank Redemption". Je me souviens avoir été époustouflé et bouleversé par ces deux films, le premier parce qu'il représentait une bouffée de liberté d'une vie un peu sauvage et remplie et le deuxième parce qu'il me parlait directement, d'univers carcéral à univers carcéral. Chaque fois que je revois The ShawShank Redemption, je ressents tellement d'émotions lors de la scène où Morgan Freeman se ballade pour retrouver la cache à Buxton avec ce soleil, ces insectes et cette liberté retrouvée, simplement parce que cette scène a nourrit ce besoin d'évasion (littéralement) quand j'étais dans ce lycée.

Je me souviens aussi de ce professeur d'anglais très sympa (alors qu'il n'était plus si jeune), qui tranchait avec le reste du corps enseignant, qui nous a fait découvrir quelques chansons de Dire Straits (Telegraph Road) et de Cat Stevens (Father to Son) en demandant de les écouter et de les traduire. Je les écoute encore régulièrement trente ans après, sans me lasser, mais avec toujours autant d'émotions; probablement les chansons de mon passage à l'âge adulte.

Vous l'avez compris, après quelques mois au lycée militaire, j'ai fini par comprendre que je n'allais pas faire de carrière militaire, tout simplement parce que je n'étais pas du tout fait pour ça. Sans le savoir, parce que j'étais trop jeune pour comprendre et me connaître assez, j'étais arrivé à une saturation par rapport à l'autorité et à la discipline et en opposition réfractaire à l'injustice et à l'arbitraire. Et j'ai rencontré trop de ces éléments au sein de la grande muette pour vouloir perséverer. Avec mon recul de 30 ans, je sais que j'ai bien fait. J'aurais terminé encore plus amer, sans doute dépressif chronique et avec un immense sentiment de gâchis et de perte de temps; une grande déception à coup sur.

Enfin, il me reste, après ce voyage endurant et une journée sur place, à faire le bilan de ce que j'ai pu retrouver sur place, parce que je n'ai toujours pas répondu à ma question du début: est-ce-que j'ai pu exorciser cette période ?

Avant d'aborder la réponse frontale, je dois dire que trente ans après, j'ai été extrêmement surpris de la précision avec laquelle mon cerveau a été capable de conserver le souvenir de tellement d'évènements, de signes, de lieux et de passages. En étant sur place j'ai été frappé par toutes les choses qui me sont remontées. Je me suis rendu compte que j'avais été extrêmement marqué par tout ça, malgré le fait de n'y être resté que 9 mois. Curieux, je me suis demandé pourquoi et à force de remuer les souvenirs, j'ai fini par comprendre. Simplement, c'était l'époque de mon passage de l'enfance vers le début de l'âge adulte. Je quittais pour la première fois mon environnement famillial et goutais une certaine forme de liberté (vraiment relative). Combiné à l'expérience pas si extraordinaire du moment, je pense que mon cerveau s'est mis à emmagasiner tous les détails comme un réflèxe de défense: comme quand on arrive dans un lieu inconnu avec du danger alentour et où on a ce réflèxe d'essayer de mémoriser tous les détails, comme pour fuir le danger, pour trouver une certaine forme de sécurité et de protection dans l'analyse de toutes les possibilités d'abris ou de fuite. Je pense que c'est ce qui m'est arrivé et qui explique à quel point mes souvenirs sont puissants; bien plus que pour d'autres évènements marquants comme les débuts de ma vie autonome de jeune adulte où je louais ma première maison et où je commençais ma vie professionnelle.

J'ai eu l'opportunité de retourner dans le Lycée lui-même: si son accès est fermé comme tous les lieux liés à la défense nationale, il abrite un musée qu'on peut visiter pendant quelques heures par jour. Certes on ne va pas loin dans les locaux, mais c'était bien suffisant pour moi. J'ai retrouvé la cour où on se mettait en rang avant d'aller en cours, la fenêtre de ma chambre au premier étage, la cour intérieure carrée de l'ancien séminaire, etc. Je me suis revu dans ces lieux…ça m'a fait une étrange impression. J'étais jeune, plein d'espoir, voulant faire avancer ma vie, naïf et presqu'innocent et au final, rien ne s'est déroulé comme prévu. Une première leçon de vie. Ce faisant je crois que j'avais besoin d'y revenir pour me reconnecter avec tout ça et pour mieux relativiser.

Oui, c'était un moment abrupt de ma vie et comme tous les moments abrupts, ça excite les souvenirs, ça dérange, ça pèse. Mais c'est aussi en revenant sur place, en laissant le flot des souvenirs revenir que j'ai fini par comprendre que le passé finit par rester avec le passé; que je n'étais en rien défini uniquement par ce moment, mais par tout ce que j'ai fait depuis, qui raconte finalement qui je suis vraiment. Et en remontant sur mon vélo de ce 11 septembre 2026 (pas 2001), j'ai vraiment eu l'impression de tourner la page pour de bon. Cette pensée a accompagné mes plus de 400km de voyage retour qui ont terminé de me faire comprendre que c'était terminé pour de bon: j'avais vu Autun une deuxième fois après trente ans et j'en été revenu, dans tous les sens du terme…