Mon bilan du plan informatique pour tous🔗

Posted by Médéric Ribreux 🗓 In blog/Code/

#computer #code #childhood

Comme tout bon nerd né vers la fin des années 70, début 80, je suis tombé dans le piège du retrocomputing. Et plus le temps passe et plus j’y plonge, et plus j’aime ça. J’ai l’impression de me retrouver dans le monde de mon enfance mais avec des compétences que je n’aurais même jamais pu imaginer à l’époque. J’ai l’impression de vivre l’aventure du personnage principal du manga de Jiro Taniguchi (paix à son âme): Quartier Lointain où il revient dans le corps de son adolescence avec l’esprit, la connaissance et le vécu de ses 40 ans.

Sur ce sujet de l’informatique de mes débuts, je dis souvent que je suis un enfant du plan informatique pour tous. Ceux qui n’ont pas la référence peuvent lire la page wikipédia.

Mais au passage, j’y lis que le plan apparaît comme un échec. Et pourtant, de mon point de vue personnel, je suis complètement à l’opposé de cette déclaration. Pour mon petit cas personnel, le plan informatique pour tous a vraiment très bien fonctionné. Et c’est dans cet article que j’aimerais déballer pourquoi. Une espèce de rétrospective en quelque-sorte, histoire que les acteurs de cette époque (qui ne sont pas encore morts) puissent percevoir un autre son de cloche que ce que l’histoire à retenu. Et peut-être aussi un message, une idée pour les décideurs d’aujourd’hui.

Le plan informatique pour tous, c’était quoi ?

Pour les enfants de moins de 40 ans, il est temps de rappeler ce qu’était le plan informatique pour tous. En 2022, on commence toujours par des vidéos:

Vidéo 1 de propagande: Promotion du plan informatique pour tous.

Vidéo 2 INA: reportage sur le lancement du PIPT.

Globalement, ça consiste à mettre le paquet sur l’apprentissage de l’informatique, en passant par l’école. On peut y voir le même mouvement que le BBC Computer Literacy Project, mais porté par l’enseignement plutôt que par la Télé.

Le plan était axé sur l’achat de machines à destination de l’apprentissage de l’informatique, la formation des enseignants à l’utilisation, la configuration et la gestion de ces machines et des logiciels éducatifs qui allaient avec. L’achat des machines s’est portée essentiellement sur des ordinateurs Thomson, le constructeur national qui a été principalement retenu, sans appel d’offre.

Mon expérience du plan informatique pour tous

J’ai eu la chance d’arriver à la rentrée de septembre 1985 dans une école primaire équipée d’une salle en nanoréseau avec entre 6 et 10 machines réparties sur les murs de la salle rectangulaire et une tête de pont de réseau à double lecteur de disquettes (un goupil G3 dans mes souvenirs, si distinctif avec son logo de renard rouge). Les machines étaient toutes des MO5 première génération avec tous une extension mémoire de 64Kb sur le port cartouche, le clavier assez merdique à gomme, le crayon optique et un petit moniteur couleur, sans doute un Thomson lui aussi. Le tout branché sur le nanoréseau qui permettait d’accéder aux programmes stockés sur la tête de pont, vraisemblablement depuis les disquettes.

Sur ce point, je crois qu’on avait eu droit au top du top de l’époque:

Sur la partie expérience éducative, on avait au moins deux ou trois instituteurs de formés et ils étaient plutôt compétents, sur plusieurs années (j’y suis allé du CE1 au CM2, soit 4 ans). J’ai pu assister à de nombreux cours assistés par ordinateur, notamment la fameuse disquette mathématique comme on l’appelait à l’époque en interne: c’était un ensemble de jeux de maths simples mais assez didactiques. Certains y trouvaient un intérêt mais pour ma part, ça ne me faisait pas triper. Toutefois, avec le recul et pour un début, c’était pas si mal foutu. Je me souviens de quelques cours de maths sur du remplissage de baignoires qui donnaient des explications assez claires et visuelles sur certaines notions. Aujourd’hui, ça serait sous forme de vidéos d’illustration sur Youtube. À l’époque, c’était des graphismes sur une machine 8bits limitée mais ça suffisait. Qui plus est, c’était le début des softs d’enseignement. On avait donc une offre limitée avec peu d’éditeurs, peu de recul sur les méthodes, peu de possibilités techniques (pas trop de son, pas de vidéo en temps réel, etc.). Mais avec ça, je peux dire que ça faisait le boulot. Ça n’a jamais supplanté les cours réels mais ça a permis une certaine forme d’illustration et de donner des exemples sans doute plus facilement qu’avec un tableau et une craie.

Je crois aussi me souvenir (mais je n’en suis pas certain) qu’on avait des cours de Basic aussi et également dans le langage LOGO. De toute manière, pour se servir de ces machines, il fallait faire un peu de BASIC, même si l’instit (l’adminsys de l’époque) était capable de balancer un programme en RAM depuis la console du Goupil et de le lancer à distance (une espèce de telnet en 1985). De fait, le BASIC, c’était le shell de la machine et de la plupart des machines de l’époque. Il fallait passer par là pour charger un programme, pour le lancer. Mine de rien, ça a permis de démontrer par A+B qu’utiliser un shell, une ligne de commande, ça n’a rien de bien compliqué; qu’on peut s’adresser à un ordinateur via du texte et que c’est abordable pour le quidam moyen (pour un cerveau d’enfant de 7 ans c’est accessible alors pour celui d’un adulte, c’est forcément abordable).

En termes de code, j’ai abordé des choses simples comme les print, les entrées au clavier, les boucles for et aussi les goto ainsi que les variables qui vont avec. Je ne crois pas que nous avions abordé les PEEK et les POKE. Je crois aussi me souvenir de routines graphiques (mais je n’en suis pas sûr). Toujours est-il qu’à 7 ans, j’ai appris à coder. Sans doute pas avec le meilleur langage du monde, mais à l’époque, on n’avait que ça. Sans doute pas avec autant de temps qu’il en aurait fallu (apprendre à coder ou coder, ça prend du temps, beaucoup de temps, même en 2022).

Je me souviens aussi du LOGO. Déjà ce qui m’avait frappé à l’époque c’est que je n’avais pas perçu son utilité en dehors de la partie pédagogique. Ok, c’était cool de manipuler cette tortue avec des variables, mais j’avais tout de suite compris que ça serait très limité par rapport à ce qu’on pouvait faire en BASIC, qu’il n’y avait pas d’entrée/sortie et que c’était méga lent. Néanmoins, c’était une bonne introduction aux concepts de base de la programmation, illustré de manière didactique, quasi-interactive.

Bon, bien sûr, on n’a pas fait d’assembleur ni de trucs complexes en BASIC. Je crois que ça aurait été tout simplement trop complexe, hors de portée de nos petits cerveaux et surtout beaucoup trop limité pour l’avenir: la gamme Thomson de l’époque, c’était du Texas Instrument 6809, un CPU qui n’a pas fait beaucoup de petits comparativement aux Z80/6502/8086 de l’époque.

Et puis chose assez extra-ordinaire, il y avait un club informatique qui se poursuivait le soir après les cours et l’étude et c’était géré par un ou deux instituteurs. Je ne sais pas s’ils étaient payés en heures sup ou si c’était bénévole mais c’était clairement une expérience géniale: une bonne partie de ma bande de potes geeks s’y retrouvaient et là, on pouvait sortir des sentiers battus de l’enseignement et de l’éducation et c’était vraiment cool. J’ai pu avoir une démo des meilleurs jeux sur MO5 de l’époque: l’Aigle d’Or, La mine aux diamants, Vol Solo (que je n’ai jamais compris à l’époque), etc. Les instits amenaient des joysticks et on s’y essayait, à tout de rôle. On prenait aussi du plaisir à voir tourner le jeu pendant que d’autres jouaient. C’était la séance Twitch de l’époque mais c’était IRL. On pouvait aussi coder ce qu’on voulait et à l’époque, c’était la mode des listings Basic dans les magazines d’informatique: tous les mois, on avait un magazine avec du code source en BASIC pour coder des petits programmes ou des petits jeux. Donc des fois, on essayait de le coder (et aussi de le débugguer) sur la séance du club informatique.

Rétrospectivement, que penser du plan ?

Mon premier constat, c’est qu’une bonne partie de ma classe de gamins de 7 à 10 ans a appris à coder et ce, sur deux langages. Il n’en est sans doute pas resté grand-chose mais ce n’est pas très grave. D’abord parce que les compétences dans le langage BASIC ne sont plus du tout recherchées depuis probablement 20 ans. Ensuite, parce que les techniques ont tellement évolué que sans y dédier un temps certain, on ne peut plus faire de miracles en termes de conservation de compétences. Toutefois, ça a permis à donner un aperçu aux enfants sur comment concevoir un programme, comment l’organiser, comment gérer des variables, comment sauter d’une instruction à une autre, comment créer un algorithme pour faire un beau dessin. Mine de rien, c’est plutôt un bon début de cours.

Rétrospectivement c’était complètement fou de se lancer comme ça, même avec le retour d’expérience de l’enseignement informatique de 2022. Imaginez une introduction à Python pour des enfants qui maîtrisent à peine le français ! Moi, ça me ferait rêver. Dans tous les cas, l’expérience du plan informatique pour tous démontre que c’était parfaitement possible, y compris avec des situations très défavorables. Après tout, les instits n’étaient pas des développeurs professionnels, les machines étaient hyper-limitées, on n’avait pas beaucoup de recul sur les méthodes d’enseignement de la programmation et c’était loin d’être dans les moeurs de la population de l’époque (ça ne l’est toujours pas même si de plus en plus de gens codent).

Mon deuxième constat, c’est que le plan informatique pour tous a sans doute contribué à renforcer mon intérêt pour cette activité (le code, l’informatique en règle générale). S’il n’y avait pas eu le plan informatique pour tous et ce club informatique pour tous, j’aurais sans doute eu des doutes sur cette discipline en constatant que j’étais seul à l’apprécier comparativement aux loisirs de l’époque et à la vision des adultes sur le sujet (ils avaient tous peur qu’on devienne aveugles à force de passer trop de temps derrière un écran).

Le plan informatique pour tous a permis de faire rentrer la pratique de l’informatique dans les moeurs: d’un seul coup, en exposant des millions de personnes en peu de temps sur ce sujet, on est passé d’un domaine réservé à une élite, un truc abstrait, compliqué et cher, à un truc plus normal, moins extra-terrestre. Rien que ça, ça a permis à une petite génération de nerds de moins souffrir d’une mise à l’écart du reste de la population, juste parce qu’ils avaient une activité qui sortait de l’ordinaire (un peu comme les joueurs de Donjons et dragons étaient vus comme des satanistes). Donc, merci aux politiques de l’époque de m’avoir protégé tout en me permettant de me faire une place dans le monde en acceptant ma passion et ma vocation naissante.

Mon expérience personnelle c’est avant tout que c’était cool et une vraie chance pour tous les nerds de ma génération. Je crois que ce n’est pas un hasard si les enfants des années 80 représentent un groupe assez répandu de personnes qui travaillent dans le monde de l’informatique, directement ou indirectement.

Techniquement, c’est aussi à ce moment que j’ai croisé ma première notion de réseau. Mine de rien, à l’époque des débuts de l’informatique personnelle, la notion de machines reliées entre elles et qui communiquent à distance était une notion à part. D’ailleurs ma deuxième expérience réelle de réseau a commencé probablement en 2000 quand je suis arrivé en école d’ingénieur et que toutes les chambres étudiantes étaient reliées directement à Internet via Ethernet (chaque piaule avait une IPv4 fixe non locale). Entre les deux, 15 ans se sont écoulés et c’est énorme, surtout pour un geek nerd de mon genre. Aujourd’hui, le réseau est partout (via le Wifi/les LAN/WAN/les technos 3/4/5G, le Lora, etc.). Le plan informatique pour tous de 1985 a eu l’opportunité de montrer à des millions de gamins ce qu’était un réseau de machines, au moins 10 ans avant la démocratisation de l’accès à Internet. Je crois qu’on peut dire que c’était une vision pleine de perspicacité.

Pourquoi ça a marché pour moi et pas pour le plan en général ? Je crois que j’étais dans de très bonnes conditions parce que les instits étaient présents, compétents et volontaires. C’est comme tout ce qui a du succès: si on place des personnes formées et engagées, ça se passe bien, même si les conditions du succès ne sont pas réunies. Si j’étais tombé dans une autre école avec le même matériel et les mêmes conditions mais sans les profs, ça se serait sans doute terminé par le MO5 qui prend la poussière dans la salle informatique dont l’école a perdu la clef. Ça a également marché parce que j’avais un peu accès à des ordinateurs à la maison et que j’étais déjà passionné par ça, c’est un autre facteur de succès. Je crois que si on avait axé le plan sur une cible plus réduite de personnes et d’enfants volontaires avec des objectifs de chiffres plus limités, ça aurait été un succès. Mais ce n’était pas la politique de l’époque qui se voulait beaucoup plus ouverte et ambitieuse. Un vrai truc de gauche qui ouvre les bras et essaye de parler à tout le monde plutôt qu’à un entre-soi élitiste. C’était tout à l’honneur du gouvernement de l’époque d’y aller, même en prenant des risques importants.

Pour conclure sur cette analyse, je pense que le plan informatique pour tous a permis de démocratiser l’utilisation des ordinateurs pour tout un début de génération, d’enfants. Certains ont accroché (j’en fais partie), les autres ont effleuré, ont eu un aperçu et rien que ça, c’est déjà pas mal.

Une anecdote d’importance

Je suis en CE2 ou CM1, j’ai 9 ans, c’est 1986/87, c’est en école primaire. Un soir, une jeune femme (dans les 25/30 ans) vient au club informatique de l’école et rencontre l’instituteur pour lui demander si elle peut venir, car elle voudrait apprendre à utiliser un ordinateur.

L’instit accepte et s’en suit une séance où c’est nous les gamins de 9 ans qui donnont un cours à la jeune femme. Ça nous faisait tout drôle de lui expliquer avec nos mots. Clairement c’était déstabilisant mais pas si anodin que ça. Après, je crois que l’instituteur a repris la main après avoir terminé la préparation de la session (fallait configurer le goupil et distribuer les programmes).

Dans mes souvenirs, je crois qu’elle n’a dû venir qu’à moins de 5 séances mais c’était déjà ça. Car effectivement, le PIPT n’était pas réservé aux enfants et enseignants mais bien ouvert au grand public. Ça n’a pas été un raz-de-marée, mais ça a existé et j’en apporte la preuve dans ce texte.

Je crois que ce peu de succès tient plus au fait que la population avait soit d’autres moyens de se former (avec d’autres bécanes), soit n’en avait déjà rien à foutre (probablement les deux).

Ce qui aurait pu être amélioré

En fouillant le passé et en regardant le présent, j’essaye de peser ce qui aurait pu être amélioré dans ce plan informatique pour tous. Mais je dois avouer que même en creusant, je ne suis pas certain que ça aurait changé la donne.

Le matériel

Bon, certainement, ce qui aurait pu être amélioré, c’est le matériel. Clairement, la gamme des ordinateurs utilisés dans le plan informatique pour tous et fabriqués en très grande majorité par Thomson ne sont pas restés dans la légende avec un niveau d’affection aussi important qu’on peut retrouver avec nos amis anglais et leur BBC Micro ou ZX Spectrum qui sont clairement deux icônes emblématiques de cette époque et qui ont toujours autant d’aura positive dans le monde du retrocomputing. Cet engouement se retrouve aussi chez tous les fans d’Atari ST ou du légendaire Amiga de Commodore.

Par contre, dans la gamme Thomson, en France, on a clairement pas le même phénomène. Et pour cause, si je regarde tous mes amis geeks de l’époque, je crois que si tous avaient un ordinateur personnel à la maison à disposition, je suis prêt à parier que personne n’avait d’ordinateur de la gamme Thomson.

Mais alors, était-ce une mauvaise idée d’essayer de créer ou doper une industrie informatique localo-locale au début des années 80 plutôt que de se servir de solutions existantes, comme utiliser des Sinclairs ou des Commodore PET/C64 ou Atari 8bits ? Après tout, en voyant des pubs commerciales pour les PET, on voyait qu’ils étaient déjà utilisés en salles de classes, en (proto) réseau avec des écrans graphiques. Pourquoi prendre le risque d’investir du fric en France plutôt que de se contenter d’utiliser une solution déjà éprouvée ?

Bon d’abord, je crois que le contexte de cette époque était bien différent. D’abord, au début des années 80, l’économie semble moins mondialisée avec des pays producteurs et des pays consommateurs comme on a aujourd’hui depuis près de deux décennies. De fait, beaucoup de pays tendent à reproduire les expériences de leur voisin mais en essayant de dynamiser leur secteur local. À vrai dire, c’est sans doute une méthode qui suit bien les doctrines de la guerre froide avec une lutte entre deux puissances (URSS vs USA) et qui, faute de pouvoir échanger des biens entre elles sont obligées de copier/reproduire ce que leur voisin fait. C’est vrai dans le secteur aéronautique militaire (Mig vs F16), civil (Antonov vs Boeing) mais aussi dans le secteur informatique où les USA gardent une sacrée longueur d’avance (du moins visiblement et rétrospectivement).

Et puis, en ce début des années 80, on est dans les débuts de l’ère des micro-ordinateurs, on n’a moins de 5 ans de recul avec l’arrivée des premiers kits 8 bits faits à la maison comme l’Altair 8800 ou le IMSI 8080. Ça veut dire que c’est le début de la course et que tout le monde veut se lancer. Et, avec le recul, on se rend compte que c’était plutôt bien venu, car l’informatique restait un secteur à découvrir, surtout sur le territoire quasi-vierge de l’informatique personnelle. On a eu de formidables réussites techniques ou commerciales mais qui, avec le temps, n’ont pas su résister aux assauts du commerce.

Je peux vous citer quelques illustrations notoires. On va commencer par l’expérience Sinclair. En quelques années, de 1980 à 1984, Sinclair va bouleverser le marché de la micro-informatique détenu probablement en majorité à l’époque par le marché américain avec les emblèmes Atari/Commodore/Tandy qui ont quelques années de recul derrière eux. Et pourtant le Britannique parvient à casser tous les codes en réalisant des bécanes assez pourries techniquement mais qui démocratisent assurément l’accès à l’informatique. Ok, le ZX81 est franchement techniquement en deçà de ce que peut faire un simple Amstrad CPC 464 alors qu’ils utilisent exactement le même CPU. Mais son prix fait qu’on ne risque pas grand-chose à l’acheter, ce qui n’est pas la même chose avec des machines moins abordables. Avec le temps, on aurait pu croire que Sinclair allait tout rafler sur le marché britannique et même européen mais ça n’a pas été le cas. Finalement, la concurrence commerciale a eu raison de lui et de son modèle (une machine avec des concessions techniques mais pas chère).

Autre exemple intéressant: Acorn. Le BBC micro produit par Acorn est techniquement vraiment très intéressant: il utilise des pièces de plutôt bonne qualité sans avoir un prix de fou. C’est une machine assez atypique et qui a un capital sympathie assez élevé, notamment dû à ses capacités bien meilleures que celles d’un ZX même Spectrum. Avoir un organisme public comme la BBC derrière soi, c’est avoir un soutien important. Et pourtant, commercialement, après le BBC Micro, Acorn a bien eu du mal à se faire une place. La société n’a pourtant pas cessé d’innover, mais elle a dû abandonner le secteur de l’informatique personnelle et même d’entreprise assez rapidement. Mais son innovation lui a permis aujourd’hui d’incarner l’architecture ARM, le truc que tous les téléphones ont dans le coeur. C’est vraiment la revanche de la revanche du destin:

Donc, sans Acorn et le BBC Micro et le fric investi à l’époque, pas de ARM et pas de téléphone pas cher mais puissant. En informatique, si on laisse le temps faire, on voit souvent qui est le vrai vainqueur technique. Vous voulez un autre exemple, je vous donne UNIX. Créé par l’élite universitaire américaine, il se fait bouffer par les amateurs de Microsoft, rate l’informatique d’entreprise dans les années 80, à part les segments universitaires et finit en 2022 par être sur pratiquement toutes les machines du monde (téléphones Android, GNU/Linux, Mac OS X et même Windows WSL).

Pour revenir à notre Thomson national, je crois qu’avec le recul, c’était pratiquement indispensable de procéder comme il a été fait dans le plan informatique pour tous: favoriser l’émergence d’une industrie nationale, même à perte financière à court terme. Tout le reste du monde des états économiquement dominants de l’époque faisait pareil avec aussi des succès à court terme très mitigés: Sinclair est revendu à Amstrad en 1987, Amstrad disparaît en 1992, absorbé par le monde du PC et c’est la même chose pour Commodore et Atari (encore avant).

Toutefois, je dois avouer que même à long terme, j’ai du mal à voir quelles ont été les retombées directes et indirectes du plan informatique pour tous. Je dirais que ça a permis au moins à Thomson de résister un peu plus à sa longue série de plan de restructuration. Oui parce que rappelont qu’en 2022, 95% des ordinateurs sont fabriqués en Chine par des créateurs chinois alors il est certain que peu importe les moyens, Thomson aurait sans doute fini par disparaître du marché de l’informatique, tôt ou tard.

Avoir un vrai programme d’enseignement informatique

Là aussi, on aurait pu sans doute avoir un truc plus complet: commencer à enseigner l’informatique sur plusieurs aspects (programmation, administration, électronique, communication/réseau, etc.), à partir du moment où l’enfant maîtrise la lecture (donc à partir du CE1) et ce, jusqu’à la fin du secondaire voire du supérieur. Pour résumer, faire de l’informatique, une matière dédiée, comme les maths et l’histoire.

Mais, en 1985, c’était complètement prématuré de se lancer là dedans. Il y avait de grandes incertitudes sur la faisabilité du plan et sur la place qu’aurait pris les ordinateurs dans la société.

Y aller plus tôt avec du meilleur matos

Stratégiquement et avec le recul, si on avait eu un PIPT lancé plus tôt, genre vers 1981-82, on aurait sans doute un peu coupé le pied à la diffusion des machines externes (les ZX, Amstrad, Commodore et Atari).

Couplé à de meilleurs choix techniques sur le matériel, comme privilégier des machines avec des CPUs plus courants (pour maximiser le nombre de développeurs), un meilleur rendu graphique et sonore (pour attirer un max de joueurs et en mettre plein la vue), un couplage avec le minitel (et au passage une baisse du prix d’accès à ce réseau), on aurait eu sans doute plus de volumes de vente, plus de passion pour des machines françaises qui seraient devenues l’attention des éditeurs et sans doute davantage de personnes concernées par cette nouvelle matière.

Après, les moyens étaient sans doute trop limités et y aller dans les premiers, c’était prendre un gros risque, sans avoir de vrai retour sur investissement. Et puis, je crois que le gouvernement socialiste de l’époque avait sans doute autre chose que ça à foutre en 81/82, on est d’accord !

Et puis meilleur matos ne signifie pas meilleure postérité ou meilleures ventes: franchement, la gamme des IBM PC était vraiment ultra-limitée en matériel et pourtant, c’est ce modèle et cette architecture qui a perduré.

Donc là encore, ça n’aurait pas forcément donné quelque-chose de plus significatif.

Et si on avait choisi l’Apple II ?

Je lis qu’à l’époque, certaines personnes influentes demandaient à ce qu’on utilise l’Apple Macintosh à la place des bécanes françaises et que Steve Jobs aurait promis en échange de monter une usine d’assemblage en France. Qu’est-ce-qu’on peut essayer d’extrapoler sur cette situation si elle s’était produite ?

Bon, il y aurait sans doute eu peut-être plus d’engouement pour ces bécanes de la part du corps enseignant et peut-être aussi des élèves grâce à l’environnement graphique (bon, par contre, on aurait eu des écrans monochromes, c’est dommage).

Ensuite, dès cette époque, Apple c’était déjà élitiste: ça coûtait une blinde: 12000F vs 2500F pour le MO5, soit 5 MO5 pour 1 Mac. Je ne suis pas sûr qu’on puisse avoir autant de salles équipées avec le même budget. Ou alors on aurait 1 Mac pour 5 élèves, le truc pédagogiquement merdique. Là où on a conservé des emplois en France, pendant quelques années avec ce budget.

En revanche, je suis persuadé que très rapidement, Jobs aurait fermé l’usine d’assemblage et l’aurait délocalisée quand même en Irlande, juste pour des questions fiscales, une fois les machines achetées et passé quelques années pour faire semblant. Ça aurait bien matché avec la réputation actuelle d’Apple.

Enfin, en termes d’apprentissage du code, je ne crois pas qu’on aurait atteint les mêmes objectifs mais c’est sans doute un biais de ma part: l’environnement graphique du Mac fait qu’on n’utilise pas vraiment la ligne de commande mais la souris. Dans tous les cas, ça aurait donné un autre aperçu de l’informatique, plutôt en mode consommation qu’en mode développeur/concepteur. On aurait peut-être eu des cours de traitement de texte plutôt que du LOGO et ça aurait été bien dommage, non ?

Ma conclusion sur ce sujet, c’est que la situation n’aurait pas foncièrement changé. Il y aurait eu sans doute un peu plus de succès au niveau du corps enseignant, mais on aurait touché moins de personnes. Le plan aurait été aussi plus élitiste (un Mac ça coûte cher quand même). Au final, les gens auraient continué à acheter des Amstrad, des MSX, des Sinclairs et des PC…

Conclusions

Bon, comme j’ai pu vous l’écrire plusieurs fois dans cet article, le Plan Informatique pour Tous a été, de mon point de vue, une grande réussite:

D’un point de vue personnel, c’était vraiment très bon et ça a clairement eu l’impact espéré: sans le PIPT je serais probablement moins bon en informatique. J’en aurais sans doute fait mon métier, comme aujourd’hui, mais ça n’aurait pas eu la même portée. Le fait d’avoir débuté l’informatique à la maison mais aussi à l’école a scellé mon destin on peut dire.

Pour terminer, je vous invite à lire ce compte-rendu très informatif de Jacques Baudé qui donne une analyse de plus haut niveau que celle que j’ai pu faire mais qui semble tirer à peu près les mêmes conclusions que les miennes.