Mon bilan du plan informatique pour tous ūüĒó

Posted by M√©d√©ric Ribreux 🗓 In blog/Code/

#computer #code #childhood

Comme tout bon nerd n√© vers la fin des ann√©es 70, d√©but 80, je suis tomb√© dans le pi√®ge du retrocomputing. Et plus le temps passe et plus j'y plonge, et plus j'aime √ßa. J'ai l'impression de me retrouver dans le monde de mon enfance mais avec des comp√©tences que je n'aurais m√™me jamais pu imaginer √† l'√©poque. J'ai l'impression de vivre l'aventure du personnage principal du manga de Jiro Taniguchi (paix √† son √Ęme): Quartier Lointain o√Ļ il revient dans le corps de son adolescence avec l'esprit, la connaissance et le v√©cu de ses 40 ans.

Sur ce sujet de l'informatique de mes débuts, je dis souvent que je suis un enfant du plan informatique pour tous. Ceux qui n'ont pas la référence peuvent lire la page wikipédia.

Mais au passage, j'y lis que le plan appara√ģt comme un √©chec. Et pourtant, de mon point de vue personnel, je suis compl√®tement √† l'oppos√© de cette d√©claration. Pour mon petit cas personnel, le plan informatique pour tous a vraiment tr√®s bien fonctionn√©. Et c'est dans cet article que j'aimerais d√©baller pourquoi. Une esp√®ce de r√©trospective en quelque-sorte, histoire que les acteurs de cette √©poque (qui ne sont pas encore morts) puissent percevoir un autre son de cloche que ce que l'histoire √† retenu. Et peut-√™tre aussi un message, une id√©e pour les d√©cideurs d'aujourd'hui.

Le plan informatique pour tous, c'était quoi ?

Pour les enfants de moins de 40 ans, il est temps de rappeler ce qu'était le plan informatique pour tous. En 2022, on commence toujours par des vidéos:

Vidéo 1 de propagande: Promotion du plan informatique pour tous.

Vidéo 2 INA: reportage sur le lancement du PIPT.

Globalement, √ßa consiste √† mettre le paquet sur l'apprentissage de l'informatique, en passant par l'√©cole. On peut y voir le m√™me mouvement que le BBC Computer Literacy Project, mais port√© par l'enseignement plut√īt que par la T√©l√©.

Le plan était axé sur l'achat de machines à destination de l'apprentissage de l'informatique, la formation des enseignants à l'utilisation, la configuration et la gestion de ces machines et des logiciels éducatifs qui allaient avec. L'achat des machines s'est portée essentiellement sur des ordinateurs Thomson, le constructeur national qui a été principalement retenu, sans appel d'offre.

Mon expérience du plan informatique pour tous

J'ai eu la chance d'arriver à la rentrée de septembre 1985 dans une école primaire équipée d'une salle en nanoréseau avec entre 6 et 10 machines réparties sur les murs de la salle rectangulaire et une tête de pont de réseau à double lecteur de disquettes (un goupil G3 dans mes souvenirs, si distinctif avec son logo de renard rouge). Les machines étaient toutes des MO5 première génération avec tous une extension mémoire de 64Kb sur le port cartouche, le clavier assez merdique à gomme, le crayon optique et un petit moniteur couleur, sans doute un Thomson lui aussi. Le tout branché sur le nanoréseau qui permettait d'accéder aux programmes stockés sur la tête de pont, vraisemblablement depuis les disquettes.

Sur ce point, je crois qu'on avait eu droit au top du top de l'époque:

Sur la partie exp√©rience √©ducative, on avait au moins deux ou trois instituteurs de form√©s et ils √©taient plut√īt comp√©tents, sur plusieurs ann√©es (j'y suis all√© du CE1 au CM2, soit 4 ans). J'ai pu assister √† de nombreux cours assist√©s par ordinateur, notamment la fameuse disquette math√©matique comme on l'appelait √† l'√©poque en interne: c'√©tait un ensemble de jeux de maths simples mais assez didactiques. Certains y trouvaient un int√©r√™t mais pour ma part, √ßa ne me faisait pas triper. Toutefois, avec le recul et pour un d√©but, c'√©tait pas si mal foutu. Je me souviens de quelques cours de maths sur du remplissage de baignoires qui donnaient des explications assez claires et visuelles sur certaines notions. Aujourd'hui, √ßa serait sous forme de vid√©os d'illustration sur Youtube. √Ä l'√©poque, c'√©tait des graphismes sur une machine 8bits limit√©e mais √ßa suffisait. Qui plus est, c'√©tait le d√©but des softs d'enseignement. On avait donc une offre limit√©e avec peu d'√©diteurs, peu de recul sur les m√©thodes, peu de possibilit√©s techniques (pas trop de son, pas de vid√©o en temps r√©el, etc.). Mais avec √ßa, je peux dire que √ßa faisait le boulot. √áa n'a jamais supplant√© les cours r√©els mais √ßa a permis une certaine forme d'illustration et de donner des exemples sans doute plus facilement qu'avec un tableau et une craie.

Je crois aussi me souvenir (mais je n'en suis pas certain) qu'on avait des cours de Basic aussi et également dans le langage LOGO. De toute manière, pour se servir de ces machines, il fallait faire un peu de BASIC, même si l'instit (l'adminsys de l'époque) était capable de balancer un programme en RAM depuis la console du Goupil et de le lancer à distance (une espèce de telnet en 1985). De fait, le BASIC, c'était le shell de la machine et de la plupart des machines de l'époque. Il fallait passer par là pour charger un programme, pour le lancer. Mine de rien, ça a permis de démontrer par A+B qu'utiliser un shell, une ligne de commande, ça n'a rien de bien compliqué; qu'on peut s'adresser à un ordinateur via du texte et que c'est abordable pour le quidam moyen (pour un cerveau d'enfant de 7 ans c'est accessible alors pour celui d'un adulte, c'est forcément abordable).

En termes de code, j'ai abord√© des choses simples comme les print, les entr√©es au clavier, les boucles for et aussi les goto ainsi que les variables qui vont avec. Je ne crois pas que nous avions abord√© les PEEK et les POKE. Je crois aussi me souvenir de routines graphiques (mais je n'en suis pas s√Ľr). Toujours est-il qu'√† 7 ans, j'ai appris √† coder. Sans doute pas avec le meilleur langage du monde, mais √† l'√©poque, on n'avait que √ßa. Sans doute pas avec autant de temps qu'il en aurait fallu (apprendre √† coder ou coder, √ßa prend du temps, beaucoup de temps, m√™me en 2022).

Je me souviens aussi du LOGO. Déjà ce qui m'avait frappé à l'époque c'est que je n'avais pas perçu son utilité en dehors de la partie pédagogique. Ok, c'était cool de manipuler cette tortue avec des variables, mais j'avais tout de suite compris que ça serait très limité par rapport à ce qu'on pouvait faire en BASIC, qu'il n'y avait pas d'entrée/sortie et que c'était méga lent. Néanmoins, c'était une bonne introduction aux concepts de base de la programmation, illustré de manière didactique, quasi-interactive.

Bon, bien s√Ľr, on n'a pas fait d'assembleur ni de trucs complexes en BASIC. Je crois que √ßa aurait √©t√© tout simplement trop complexe, hors de port√©e de nos petits cerveaux et surtout beaucoup trop limit√© pour l'avenir: la gamme Thomson de l'√©poque, c'√©tait du Texas Instrument 6809, un CPU qui n'a pas fait beaucoup de petits comparativement aux Z80/6502/8086 de l'√©poque.

Et puis chose assez extra-ordinaire, il y avait un club informatique qui se poursuivait le soir apr√®s les cours et l'√©tude et c'√©tait g√©r√© par un ou deux instituteurs. Je ne sais pas s'ils √©taient pay√©s en heures sup ou si c'√©tait b√©n√©vole mais c'√©tait clairement une exp√©rience g√©niale: une bonne partie de ma bande de potes geeks s'y retrouvaient et l√†, on pouvait sortir des sentiers battus de l'enseignement et de l'√©ducation et c'√©tait vraiment cool. J'ai pu avoir une d√©mo des meilleurs jeux sur MO5 de l'√©poque: l'Aigle d'Or, La mine aux diamants, Vol Solo (que je n'ai jamais compris √† l'√©poque), etc. Les instits amenaient des joysticks et on s'y essayait, √† tout de r√īle. On prenait aussi du plaisir √† voir tourner le jeu pendant que d'autres jouaient. C'√©tait la s√©ance Twitch de l'√©poque mais c'√©tait IRL. On pouvait aussi coder ce qu'on voulait et √† l'√©poque, c'√©tait la mode des listings Basic dans les magazines d'informatique: tous les mois, on avait un magazine avec du code source en BASIC pour coder des petits programmes ou des petits jeux. Donc des fois, on essayait de le coder (et aussi de le d√©bugguer) sur la s√©ance du club informatique.

Rétrospectivement, que penser du plan ?

Mon premier constat, c'est qu'une bonne partie de ma classe de gamins de 7 √† 10 ans a appris √† coder et ce, sur deux langages. Il n'en est sans doute pas rest√© grand-chose mais ce n'est pas tr√®s grave. D'abord parce que les comp√©tences dans le langage BASIC ne sont plus du tout recherch√©es depuis probablement 20 ans. Ensuite, parce que les techniques ont tellement √©volu√© que sans y d√©dier un temps certain, on ne peut plus faire de miracles en termes de conservation de comp√©tences. Toutefois, √ßa a permis √† donner un aper√ßu aux enfants sur comment concevoir un programme, comment l'organiser, comment g√©rer des variables, comment sauter d'une instruction √† une autre, comment cr√©er un algorithme pour faire un beau dessin. Mine de rien, c'est plut√īt un bon d√©but de cours.

R√©trospectivement c'√©tait compl√®tement fou de se lancer comme √ßa, m√™me avec le retour d'exp√©rience de l'enseignement informatique de 2022. Imaginez une introduction √† Python pour des enfants qui ma√ģtrisent √† peine le fran√ßais ! Moi, √ßa me ferait r√™ver. Dans tous les cas, l'exp√©rience du plan informatique pour tous d√©montre que c'√©tait parfaitement possible, y compris avec des situations tr√®s d√©favorables. Apr√®s tout, les instits n'√©taient pas des d√©veloppeurs professionnels, les machines √©taient hyper-limit√©es, on n'avait pas beaucoup de recul sur les m√©thodes d'enseignement de la programmation et c'√©tait loin d'√™tre dans les moeurs de la population de l'√©poque (√ßa ne l'est toujours pas m√™me si de plus en plus de gens codent).

Mon deuxième constat, c'est que le plan informatique pour tous a sans doute contribué à renforcer mon intérêt pour cette activité (le code, l'informatique en règle générale). S'il n'y avait pas eu le plan informatique pour tous et ce club informatique pour tous, j'aurais sans doute eu des doutes sur cette discipline en constatant que j'étais seul à l'apprécier comparativement aux loisirs de l'époque et à la vision des adultes sur le sujet (ils avaient tous peur qu'on devienne aveugles à force de passer trop de temps derrière un écran).

Le plan informatique pour tous a permis de faire rentrer la pratique de l'informatique dans les moeurs: d'un seul coup, en exposant des millions de personnes en peu de temps sur ce sujet, on est passé d'un domaine réservé à une élite, un truc abstrait, compliqué et cher, à un truc plus normal, moins extra-terrestre. Rien que ça, ça a permis à une petite génération de nerds de moins souffrir d'une mise à l'écart du reste de la population, juste parce qu'ils avaient une activité qui sortait de l'ordinaire (un peu comme les joueurs de Donjons et dragons étaient vus comme des satanistes). Donc, merci aux politiques de l'époque de m'avoir protégé tout en me permettant de me faire une place dans le monde en acceptant ma passion et ma vocation naissante.

Mon expérience personnelle c'est avant tout que c'était cool et une vraie chance pour tous les nerds de ma génération. Je crois que ce n'est pas un hasard si les enfants des années 80 représentent un groupe assez répandu de personnes qui travaillent dans le monde de l'informatique, directement ou indirectement.

Techniquement, c'est aussi à ce moment que j'ai croisé ma première notion de réseau. Mine de rien, à l'époque des débuts de l'informatique personnelle, la notion de machines reliées entre elles et qui communiquent à distance était une notion à part. D'ailleurs ma deuxième expérience réelle de réseau a commencé probablement en 2000 quand je suis arrivé en école d'ingénieur et que toutes les chambres étudiantes étaient reliées directement à Internet via Ethernet (chaque piaule avait une IPv4 fixe non locale). Entre les deux, 15 ans se sont écoulés et c'est énorme, surtout pour un geek nerd de mon genre. Aujourd'hui, le réseau est partout (via le Wifi/les LAN/WAN/les technos 3/4/5G, le Lora, etc.). Le plan informatique pour tous de 1985 a eu l'opportunité de montrer à des millions de gamins ce qu'était un réseau de machines, au moins 10 ans avant la démocratisation de l'accès à Internet. Je crois qu'on peut dire que c'était une vision pleine de perspicacité.

Pourquoi √ßa a march√© pour moi et pas pour le plan en g√©n√©ral ? Je crois que j'√©tais dans de tr√®s bonnes conditions parce que les instits √©taient pr√©sents, comp√©tents et volontaires. C'est comme tout ce qui a du succ√®s: si on place des personnes form√©es et engag√©es, √ßa se passe bien, m√™me si les conditions du succ√®s ne sont pas r√©unies. Si j'√©tais tomb√© dans une autre √©cole avec le m√™me mat√©riel et les m√™mes conditions mais sans les profs, √ßa se serait sans doute termin√© par le MO5 qui prend la poussi√®re dans la salle informatique dont l'√©cole a perdu la clef. √áa a √©galement march√© parce que j'avais un peu acc√®s √† des ordinateurs √† la maison et que j'√©tais d√©j√† passionn√© par √ßa, c'est un autre facteur de succ√®s. Je crois que si on avait ax√© le plan sur une cible plus r√©duite de personnes et d'enfants volontaires avec des objectifs de chiffres plus limit√©s, √ßa aurait √©t√© un succ√®s. Mais ce n'√©tait pas la politique de l'√©poque qui se voulait beaucoup plus ouverte et ambitieuse. Un vrai truc de gauche qui ouvre les bras et essaye de parler √† tout le monde plut√īt qu'√† un entre-soi √©litiste. C'√©tait tout √† l'honneur du gouvernement de l'√©poque d'y aller, m√™me en prenant des risques importants.

Pour conclure sur cette analyse, je pense que le plan informatique pour tous a permis de démocratiser l'utilisation des ordinateurs pour tout un début de génération, d'enfants. Certains ont accroché (j'en fais partie), les autres ont effleuré, ont eu un aperçu et rien que ça, c'est déjà pas mal.

Une anecdote d'importance

Je suis en CE2 ou CM1, j'ai 9 ans, c'est 1986/87, c'est en école primaire. Un soir, une jeune femme (dans les 25/30 ans) vient au club informatique de l'école et rencontre l'instituteur pour lui demander si elle peut venir, car elle voudrait apprendre à utiliser un ordinateur.

L'instit accepte et s'en suit une s√©ance o√Ļ c'est nous les gamins de 9 ans qui donnont un cours √† la jeune femme. √áa nous faisait tout dr√īle de lui expliquer avec nos mots. Clairement c'√©tait d√©stabilisant mais pas si anodin que √ßa. Apr√®s, je crois que l'instituteur a repris la main apr√®s avoir termin√© la pr√©paration de la session (fallait configurer le goupil et distribuer les programmes).

Dans mes souvenirs, je crois qu'elle n'a d√Ľ venir qu'√† moins de 5 s√©ances mais c'√©tait d√©j√† √ßa. Car effectivement, le PIPT n'√©tait pas r√©serv√© aux enfants et enseignants mais bien ouvert au grand public. √áa n'a pas √©t√© un raz-de-mar√©e, mais √ßa a exist√© et j'en apporte la preuve dans ce texte.

Je crois que ce peu de succès tient plus au fait que la population avait soit d'autres moyens de se former (avec d'autres bécanes), soit n'en avait déjà rien à foutre (probablement les deux).

Ce qui aurait pu être amélioré

En fouillant le passé et en regardant le présent, j'essaye de peser ce qui aurait pu être amélioré dans ce plan informatique pour tous. Mais je dois avouer que même en creusant, je ne suis pas certain que ça aurait changé la donne.

Le matériel

Bon, certainement, ce qui aurait pu √™tre am√©lior√©, c'est le mat√©riel. Clairement, la gamme des ordinateurs utilis√©s dans le plan informatique pour tous et fabriqu√©s en tr√®s grande majorit√© par Thomson ne sont pas rest√©s dans la l√©gende avec un niveau d'affection aussi important qu'on peut retrouver avec nos amis anglais et leur BBC Micro ou ZX Spectrum qui sont clairement deux ic√īnes embl√©matiques de cette √©poque et qui ont toujours autant d'aura positive dans le monde du retrocomputing. Cet engouement se retrouve aussi chez tous les fans d'Atari ST ou du l√©gendaire Amiga de Commodore.

Par contre, dans la gamme Thomson, en France, on a clairement pas le même phénomène. Et pour cause, si je regarde tous mes amis geeks de l'époque, je crois que si tous avaient un ordinateur personnel à la maison à disposition, je suis prêt à parier que personne n'avait d'ordinateur de la gamme Thomson.

Mais alors, √©tait-ce une mauvaise id√©e d'essayer de cr√©er ou doper une industrie informatique localo-locale au d√©but des ann√©es 80 plut√īt que de se servir de solutions existantes, comme utiliser des Sinclairs ou des Commodore PET/C64 ou Atari 8bits ? Apr√®s tout, en voyant des pubs commerciales pour les PET, on voyait qu'ils √©taient d√©j√† utilis√©s en salles de classes, en (proto) r√©seau avec des √©crans graphiques. Pourquoi prendre le risque d'investir du fric en France plut√īt que de se contenter d'utiliser une solution d√©j√† √©prouv√©e ?

Bon d'abord, je crois que le contexte de cette √©poque √©tait bien diff√©rent. D'abord, au d√©but des ann√©es 80, l'√©conomie semble moins mondialis√©e avec des pays producteurs et des pays consommateurs comme on a aujourd'hui depuis pr√®s de deux d√©cennies. De fait, beaucoup de pays tendent √† reproduire les exp√©riences de leur voisin mais en essayant de dynamiser leur secteur local. √Ä vrai dire, c'est sans doute une m√©thode qui suit bien les doctrines de la guerre froide avec une lutte entre deux puissances (URSS vs USA) et qui, faute de pouvoir √©changer des biens entre elles sont oblig√©es de copier/reproduire ce que leur voisin fait. C'est vrai dans le secteur a√©ronautique militaire (Mig vs F16), civil (Antonov vs Boeing) mais aussi dans le secteur informatique o√Ļ les USA gardent une sacr√©e longueur d'avance (du moins visiblement et r√©trospectivement).

Et puis, en ce d√©but des ann√©es 80, on est dans les d√©buts de l'√®re des micro-ordinateurs, on n'a moins de 5 ans de recul avec l'arriv√©e des premiers kits 8 bits faits √† la maison comme l'Altair 8800 ou le IMSI 8080. √áa veut dire que c'est le d√©but de la course et que tout le monde veut se lancer. Et, avec le recul, on se rend compte que c'√©tait plut√īt bien venu, car l'informatique restait un secteur √† d√©couvrir, surtout sur le territoire quasi-vierge de l'informatique personnelle. On a eu de formidables r√©ussites techniques ou commerciales mais qui, avec le temps, n'ont pas su r√©sister aux assauts du commerce.

Je peux vous citer quelques illustrations notoires. On va commencer par l'expérience Sinclair. En quelques années, de 1980 à 1984, Sinclair va bouleverser le marché de la micro-informatique détenu probablement en majorité à l'époque par le marché américain avec les emblèmes Atari/Commodore/Tandy qui ont quelques années de recul derrière eux. Et pourtant le Britannique parvient à casser tous les codes en réalisant des bécanes assez pourries techniquement mais qui démocratisent assurément l'accès à l'informatique. Ok, le ZX81 est franchement techniquement en deçà de ce que peut faire un simple Amstrad CPC 464 alors qu'ils utilisent exactement le même CPU. Mais son prix fait qu'on ne risque pas grand-chose à l'acheter, ce qui n'est pas la même chose avec des machines moins abordables. Avec le temps, on aurait pu croire que Sinclair allait tout rafler sur le marché britannique et même européen mais ça n'a pas été le cas. Finalement, la concurrence commerciale a eu raison de lui et de son modèle (une machine avec des concessions techniques mais pas chère).

Autre exemple int√©ressant: Acorn. Le BBC micro produit par Acorn est techniquement vraiment tr√®s int√©ressant: il utilise des pi√®ces de plut√īt bonne qualit√© sans avoir un prix de fou. C'est une machine assez atypique et qui a un capital sympathie assez √©lev√©, notamment d√Ľ √† ses capacit√©s bien meilleures que celles d'un ZX m√™me Spectrum. Avoir un organisme public comme la BBC derri√®re soi, c'est avoir un soutien important. Et pourtant, commercialement, apr√®s le BBC Micro, Acorn a bien eu du mal √† se faire une place. La soci√©t√© n'a pourtant pas cess√© d'innover, mais elle a d√Ľ abandonner le secteur de l'informatique personnelle et m√™me d'entreprise assez rapidement. Mais son innovation lui a permis aujourd'hui d'incarner l'architecture ARM, le truc que tous les t√©l√©phones ont dans le coeur. C'est vraiment la revanche de la revanche du destin:

Donc, sans Acorn et le BBC Micro et le fric investi à l'époque, pas de ARM et pas de téléphone pas cher mais puissant. En informatique, si on laisse le temps faire, on voit souvent qui est le vrai vainqueur technique. Vous voulez un autre exemple, je vous donne UNIX. Créé par l'élite universitaire américaine, il se fait bouffer par les amateurs de Microsoft, rate l'informatique d'entreprise dans les années 80, à part les segments universitaires et finit en 2022 par être sur pratiquement toutes les machines du monde (téléphones Android, GNU/Linux, Mac OS X et même Windows WSL).

Pour revenir √† notre Thomson national, je crois qu'avec le recul, c'√©tait pratiquement indispensable de proc√©der comme il a √©t√© fait dans le plan informatique pour tous: favoriser l'√©mergence d'une industrie nationale, m√™me √† perte financi√®re √† court terme. Tout le reste du monde des √©tats √©conomiquement dominants de l'√©poque faisait pareil avec aussi des succ√®s √† court terme tr√®s mitig√©s: Sinclair est revendu √† Amstrad en 1987, Amstrad dispara√ģt en 1992, absorb√© par le monde du PC et c'est la m√™me chose pour Commodore et Atari (encore avant).

Toutefois, je dois avouer que m√™me √† long terme, j'ai du mal √† voir quelles ont √©t√© les retomb√©es directes et indirectes du plan informatique pour tous. Je dirais que √ßa a permis au moins √† Thomson de r√©sister un peu plus √† sa longue s√©rie de plan de restructuration. Oui parce que rappelont qu'en 2022, 95% des ordinateurs sont fabriqu√©s en Chine par des cr√©ateurs chinois alors il est certain que peu importe les moyens, Thomson aurait sans doute fini par dispara√ģtre du march√© de l'informatique, t√īt ou tard.

Avoir un vrai programme d'enseignement informatique

L√† aussi, on aurait pu sans doute avoir un truc plus complet: commencer √† enseigner l'informatique sur plusieurs aspects (programmation, administration, √©lectronique, communication/r√©seau, etc.), √† partir du moment o√Ļ l'enfant ma√ģtrise la lecture (donc √† partir du CE1) et ce, jusqu'√† la fin du secondaire voire du sup√©rieur. Pour r√©sumer, faire de l'informatique, une mati√®re d√©di√©e, comme les maths et l'histoire.

Mais, en 1985, c'était complètement prématuré de se lancer là dedans. Il y avait de grandes incertitudes sur la faisabilité du plan et sur la place qu'aurait pris les ordinateurs dans la société.

Y aller plus t√īt avec du meilleur matos

Strat√©giquement et avec le recul, si on avait eu un PIPT lanc√© plus t√īt, genre vers 1981-82, on aurait sans doute un peu coup√© le pied √† la diffusion des machines externes (les ZX, Amstrad, Commodore et Atari).

Couplé à de meilleurs choix techniques sur le matériel, comme privilégier des machines avec des CPUs plus courants (pour maximiser le nombre de développeurs), un meilleur rendu graphique et sonore (pour attirer un max de joueurs et en mettre plein la vue), un couplage avec le minitel (et au passage une baisse du prix d'accès à ce réseau), on aurait eu sans doute plus de volumes de vente, plus de passion pour des machines françaises qui seraient devenues l'attention des éditeurs et sans doute davantage de personnes concernées par cette nouvelle matière.

Après, les moyens étaient sans doute trop limités et y aller dans les premiers, c'était prendre un gros risque, sans avoir de vrai retour sur investissement. Et puis, je crois que le gouvernement socialiste de l'époque avait sans doute autre chose que ça à foutre en 81/82, on est d'accord !

Et puis meilleur matos ne signifie pas meilleure postérité ou meilleures ventes: franchement, la gamme des IBM PC était vraiment ultra-limitée en matériel et pourtant, c'est ce modèle et cette architecture qui a perduré.

Donc là encore, ça n'aurait pas forcément donné quelque-chose de plus significatif.

Et si on avait choisi l'Apple II ?

Je lis qu'à l'époque, certaines personnes influentes demandaient à ce qu'on utilise l'Apple Macintosh à la place des bécanes françaises et que Steve Jobs aurait promis en échange de monter une usine d'assemblage en France. Qu'est-ce-qu'on peut essayer d'extrapoler sur cette situation si elle s'était produite ?

Bon, il y aurait sans doute eu peut-√™tre plus d'engouement pour ces b√©canes de la part du corps enseignant et peut-√™tre aussi des √©l√®ves gr√Ęce √† l'environnement graphique (bon, par contre, on aurait eu des √©crans monochromes, c'est dommage).

Ensuite, d√®s cette √©poque, Apple c'√©tait d√©j√† √©litiste: √ßa co√Ľtait une blinde: 12000F vs 2500F pour le MO5, soit 5 MO5 pour 1 Mac. Je ne suis pas s√Ľr qu'on puisse avoir autant de salles √©quip√©es avec le m√™me budget. Ou alors on aurait 1 Mac pour 5 √©l√®ves, le truc p√©dagogiquement merdique. L√† o√Ļ on a conserv√© des emplois en France, pendant quelques ann√©es avec ce budget.

En revanche, je suis persuadé que très rapidement, Jobs aurait fermé l'usine d'assemblage et l'aurait délocalisée quand même en Irlande, juste pour des questions fiscales, une fois les machines achetées et passé quelques années pour faire semblant. Ça aurait bien matché avec la réputation actuelle d'Apple.

Enfin, en termes d'apprentissage du code, je ne crois pas qu'on aurait atteint les m√™mes objectifs mais c'est sans doute un biais de ma part: l'environnement graphique du Mac fait qu'on n'utilise pas vraiment la ligne de commande mais la souris. Dans tous les cas, √ßa aurait donn√© un autre aper√ßu de l'informatique, plut√īt en mode consommation qu'en mode d√©veloppeur/concepteur. On aurait peut-√™tre eu des cours de traitement de texte plut√īt que du LOGO et √ßa aurait √©t√© bien dommage, non ?

Ma conclusion sur ce sujet, c'est que la situation n'aurait pas fonci√®rement chang√©. Il y aurait eu sans doute un peu plus de succ√®s au niveau du corps enseignant, mais on aurait touch√© moins de personnes. Le plan aurait √©t√© aussi plus √©litiste (un Mac √ßa co√Ľte cher quand m√™me). Au final, les gens auraient continu√© √† acheter des Amstrad, des MSX, des Sinclairs et des PC...

Conclusions

Bon, comme j'ai pu vous l'écrire plusieurs fois dans cet article, le Plan Informatique pour Tous a été, de mon point de vue, une grande réussite:

D'un point de vue personnel, c'était vraiment très bon et ça a clairement eu l'impact espéré: sans le PIPT je serais probablement moins bon en informatique. J'en aurais sans doute fait mon métier, comme aujourd'hui, mais ça n'aurait pas eu la même portée. Le fait d'avoir débuté l'informatique à la maison mais aussi à l'école a scellé mon destin on peut dire.

Pour terminer, je vous invite à lire ce compte-rendu très informatif de Jacques Baudé qui donne une analyse de plus haut niveau que celle que j'ai pu faire mais qui semble tirer à peu près les mêmes conclusions que les miennes.