Pourquoi nous avons tous besoin de Richard Stallman ? ūüĒó

Posted by M√©d√©ric Ribreux 🗓 In blog/Blog/

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Introduction

Je viens de terminer le livre Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, une biographie autorisée et je vous le recommande. Au-delà du fait qu'il s'agisse d'un livre libre publié sous licence GNU Fdl, il permet de répondre à la question principale: "Qui est RMS ?"

Depuis de nombreuses années, je connais de nom, ce membre actif de la communauté du logiciel libre et j'ai pu lire de nombreuses réactions positives sur son combat politique, ses actions dans le logiciel libre et dans la défense des libertés des utilisateurs. Pourtant, j'ai pu également lire de nombreuses critiques quant à son opinion sur l'open source ou sur le fait qu'il faille dire GNU/Linux et non Linux. Pour certains, Stallman est un intégriste qui ne donne pas une bonne image au logiciel libre avec des positions trop tranchées…

Qui croire ?

Quel est le meilleur moyen de conna√ģtre une personne que vous avez du mal √† rencontrer dans la vie r√©elle, si ce n'est une biographie ? A la lecture de cette Ňďuvre, j'ai pris conscience de nombre d'√©l√©ments et d'arguments fondamentaux pour le logiciel libre, le tout, sous la banni√®re de l'enseignement apport√© par Stallman. J'aimerais vous en faire part.

Le logiciel libre est un courant de pensée

Par courant de pens√©e, j'entends un syst√®me de r√©flexion qui d√©veloppe des arguments construits et qui pr√īne une action allant dans ce sens. Par exemple, les Lumi√®res sont un courant de pens√©e, de m√™me que l'Anarchie ou le Lib√©ralisme. De mon point de vue (qui n'est pas parfait), le mouvement du logiciel libre lanc√©, au moins en grande partie, par Richard Stallman rel√®ve bien d'un courant de pens√©e.

D'abord, c'est un mouvement qui s'inscrit dans l'histoire. Cette histoire a près de 16 années d'existence si on prend comme point de départ, l'histoire de l'imprimante Xerox. Ce n'est donc pas un mouvement éphémère, quelque-chose qui va s'éteindre rapidement. Cette inscription dans le temps permet de laisser une empreinte dans notre mémoire collective.

√Čl√©ment fondamental, le logiciel libre a un discours: celui des droits de l'utilisateur par rapport au code et aux auteurs. La pens√©e du logiciel libre a √©t√© initi√©e par Stallman (disons qu'il y a grandement contribu√©) pour tout un tas de bonnes raisons, la premi√®re √©tant sa participation au mouvement des hackers du MIT. Cette pens√©e v√©hicule un tas de valeurs (directes ou indirectes) telles que le partage, la non dissimulation arbitraire de l'information, l'ouverture, la participation, le bien commun, etc.

Tout discours a une trace écrite: pour le LL, ce sera la licence GPL dans toutes ses versions. C'est un texte fondateur, essentiel et qui au-delà de ses variantes, fédère assez bien le concept de LL. C'est le texte de référence du LL.

En plus du discours, le LL a une action. Elle se matérialise par de nombreux projets dont un des premiers est le projet GNU, un système d'exploitation totalement libre. Emacs était le projet quasi-personnel de Stallman pendant une époque. Le noyau Linux et toutes les distributions qui l'utilisent et qui sont libres (au hasard dans la liste: Debian) en font également partie. Le LL, ça n'est pas que des mots ou des idées, c'est également une réalisation concrète, utilisable au quotidien par le plus grand nombre.

Ensuite, on peut remarquer que plusieurs courants au sein de ce mouvement coexistent. En effet, certains pr√īnent la libert√© comme condition fondamentale (plut√īt la branche de la FSF et de RMS). D'autres pr√©conisent l'aspect technique des choses comme Linus Torvalds pour qui, le logiciel libre est avant tout un moyen d'aboutir √† un syst√®me proche de la perfection technique. Certains tentent de viser un large public, d'√©largir la communaut√© (Ubuntu), d'autres se concentrent sur une communaut√© r√©duite mais qui d√©sire conserver un haut niveau de technique et de pratiques complexes mais efficaces. Mais tous ces mouvements ont un seul point commun: le logiciel libre.

Enfin, le discours et les m√©thodes du logiciel libre font √©clore d'autres mouvements qui lui sont proches. J'imagine assez mal le d√©veloppement de Wikip√©dia s'il n'y avait eu le logiciel libre. D'abord, l'architecture de Wikipedia est bas√©e sur des logiciels libres. La technique aidant, il a √©t√© possible de d√©ployer ce nouveau service du web. Ensuite, je pense que l'aspect collaboratif de Wikip√©dia et l'aspect libert√© de redistribution et de modification du contenu du projet n'aurait pas suscit√© autant l'adh√©sion si le terrain n'avait pas √©t√© pr√©par√© de longue date par le mouvement du logiciel libre. Une partie non n√©gligeable de la soci√©t√© connaissait d√©j√† des "lieux" o√Ļ ces pratiques d'√©change avaient r√©guli√®rement cours. Le fait que les licences libres pour les usages autres que le code source de logiciels ont repris le mod√®le de la GPL, d√©di√©e aux logiciels, n'est pas un hasard‚Ķ

Tout ça pour dire que le logiciel libre n'est pas le fruit de l'imagination utopiste de quelques hurluberlus dans un coin (ou dans un garage): c'est un vrai mouvement de pensée qui a une action réelle et perceptible sur notre société.

L'aspect historique est important

Le logiciel libre a une histoire. Cette histoire est à rapprocher de celle de Richard Stallman. Le livre présente assez bien la vie particulière du hackeur et tout son parcours.

Tout commence par une imprimante qui plante et dont le code source du pilote se ferme. Stallman avait modifié le programme de gestion d'une imprimante Xerox qui fonctionnait sous PDP-10. Quelques-temps plus tard, Xerox livre une nouvelle machine, plus puissante et plus performante. Néanmoins et contrairement à d'habitude, la livraison du pilote d'impression est uniquement sous forme binaire. Dans un premier temps, Stallman tente de récupérer ce code pour le modifier et améliorer la gestion de l'imprimante. Il rencontre un de ses collègues (universitaire) qui dispose du code mais ce dernier se refuse de le communiquer à Stallman, car il s'est engagé à ne pas le diffuser.

Cette réponse a eu un effet boule de neige sur Stallman qui avait, à l'époque, une vision assez fine de l'avenir qui attendait l'informatique et la liberté des utilisateurs dans un monde toujours plus lié à l'utilisation des ordinateurs. Il faut bien retenir qu'à l'époque, les utilisateurs d'informatique ne sont pas nombreux. Les applications sont limitées à certains secteurs et du coup, le type des utilisateurs est assez particulier. De fait, ce petit groupe a déjà ses règles non écrites et ses propres pratiques: depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le code source des programmes a toujours été partagé dans le but de l'améliorer le plus possible. Mais, dans le début des années 80, l'utilisation de l'informatique s'étend et les firmes misent sur la fermeture du code pour s'assurer de nouvelles sources de revenus, à l'encontre totale des usages de l'époque et encore plus, du groupe des hackeurs et du Ai Lab du MIT.

Car, il faut bien noter que le AI Lab et ses hackeurs est un groupe avec des valeurs, des techniques, une ambiance et une vision des choses bien particuli√®res. Ils revendiquaient une tradition d'ouverture et de confiance intellectuelle et aussi l'int√©r√™t de la coop√©ration et de l'√©change des savoirs. Ainsi, les hackeurs avaient-ils l'habitude de r√©quisitionner tous les terminaux utilisables et de forcer les portes des bureaux ferm√©s √† clef qui h√©bergeaient ces terminaux. Ils d√©velopp√®rent un syst√®me d'exploitation sur PDP-6 et PDP-10 qu'eux seuls savaient utiliser. Ils m√™laient souvent le travail personnel avec les t√Ęches du AI Lab. Enfin, ils √©taient clairement oppos√©s √† toute mise en place s√©curitaire sur les ordinateurs, par respect pour le partage du code et du savoir qui en d√©coule et pour mettre en avant le c√īt√© auto-gestion de leur groupe. Ajoutons qu'en plus de l'art du code, ils d√©velopp√®rent quelques m√©thodes pour ouvrir les portes ferm√©es derri√®re lesquelles se trouvaient des terminaux. C'est tout cet ensemble d'√©thique et ce groupe qui est √† la base du logiciel libre et, √† la vue de son parcours, Richard Stallman en est le catalyseur. La soif de connaissances, le m√©pris de l'autorit√© et des pr√©jug√©s, le rejet des r√®gles discriminantes mais √©galement le sens de la responsabilit√© envers la communaut√©, la confiance et l'action sont les valeurs de l'√©thique hacker.

L'élaboration du projet GNU est une première ambition… et pas des moindres.

Richard Stallman est l'homme d'un projet

C'est ce qui m'a frapp√© √† la lecture de l'ouvrage. Tout semble parti d'une imprimante mais c'est un v√©ritable mouvement qui s'est mis en place apr√®s cet √©pisode. Ce mouvement semble √™tre un vrai projet de vie pour Stallman. Il a pris part au lancement de son id√©e et a r√©ussi √† la faire mondialement partager m√™me si certains pr√īnent quelques variantes. Tout aurait pu √™tre diff√©rent: il aurait pu faire comme la plupart: accepter de fermer le code‚Ķ Mais, heureusement pour nous, il ne l'a jamais fait.

√Ä la lecture du livre, on comprend que le projet de Richard Stallman est de faire triompher la libert√©. L'informatique √©tant un √©l√©ment qu'il ma√ģtrise, c'est sur elle qu'il s'appuie pour mat√©rialiser cette cause. Mais ce n'est pas la technique qui est motrice, c'est bien la libert√©, la non soumission au logiciel. Tout son √™tre est li√© √† ce projet qui est devenu sa vie. De nombreux indices en t√©moignent.

D'abord, son travail au AI Lab du MIT et ses capacités de programmation, reconnue par ses pairs de l'époque (et encore maintenant) font de lui un homme du code. Stallman est quelqu'un qui sait coder, qui y trouve un intérêt profond et stimulant. Le code relève à la fois de l'art et de la technique. Cela montre à quel point l'informatique est son sujet de prédilection.

Un autre exemple de cet attachement √† tout ce qui traite du num√©rique est cet √©pisode que le livre raconte √† propos du PDP10. Pendant de nombreuses ann√©es, l'√©quipe du AI Lab du MIT a utilis√© un PDP10. L'ambiance de l'√©poque a permis d'exp√©rimenter une mani√®re originale d'utiliser une machine. Sur cette machine, Stallman a pass√© des heures √† coder avec ses coll√®gues, des nuits‚Ķ Il d√©veloppera un lien quasi-sentimental avec cette machine qu'il aura c√ītoy√©e de nombreuses heures et avec laquelle, il aura partag√© beaucoup avec ses amis et coll√®gues du AI Lab. Mais un beau jour, cette machine dut s'arr√™ter (apr√®s moult rebondissements) et elle f√Ľt entrepos√©e dans un coin. Et Stallman √©tait triste de constater son √©tat‚Ķ Relation homme-machine particuli√®re entre un homme qui a su utiliser sa machine comme le prolongement de son cerveau.

D'un point de vue informatique, toujours, on voit que, tr√®s t√īt, Stallman a su g√©rer des projets ambitieux et en d√©calage avec les courants de l'√©poque. Si on prend la r√©f√©rence par rapport √† Emacs, on voit qu'il a su mettre en Ňďuvre un groupe de travail autour du logiciel. En effet, Stallman est parti de l'√©diteur Teco qu'il a modifi√© pour le rendre plein √©cran et surtout, il a int√©gr√© la notion de Macros. Emacs est devenu un projet collaboratif √† partir du moment o√Ļ plusieurs personnes ont d√©velopp√© des macros dans leur coin. Le travail de mise en commun des fonctions les plus utilis√©es a permis √† Emacs de perdurer et de devenir une r√©f√©rence (je dis √ßa mais j'utilise vim). Par cet √©pisode, on comprend la mesure de l'√©mulation collaborative qui est fortement pr√©sente dans son projet de d√©fense de la libert√©. RMS n'est jamais seul: il s'appuie sur une communaut√© qu'il tente de rassembler. C'est particuli√®rement visible avec son travail au quotidien qui consiste √† faire des conf√©rences afin de colporter les id√©es du mouvement mais √©galement de faire adh√©rer le public √† ces valeurs.

Pour Stallman, la libert√© est une valeur fondamentale. Et √ßa se voit tr√®s t√īt dans son action, notamment avec l'exemple de la machine Lisp. Lorsque ses convictions sont mises √† mal, RMS est capable de se surpasser. A l'√©poque (d√©but des ann√©es 80), un groupe de hackers a fond√© une soci√©t√© nomm√©e Symbolics et qui s'est mis √† d√©velopper autour de Lisp. Le projet Lisp √©tant d'origine MIT, Symbolics a sign√© un accord avec ce dernier stipulant que tout le code serait revers√© au MIT qui assurerait la diffusion du programme. Mais au bout d'un certain temps, Symbolics stoppa cet accord en vue de cr√©er une sorte de monopole autour de Lisp et en essayant clairement de lutter contre toute concurrence d'autres bo√ģtes. Stallman r√©agit vivement et, √† lui seul, assura la transposition dans le Lisp du MIT de toutes les nouvelles fonctionnalit√©s d√©velopp√©es par Symbolics, sans copier une seule ligne de code (ce qui a √©t√© prouv√© suite √† une enqu√™te r√©pondant √† la demande de Symbolics). Un effort gigantesque, car il faut bien comprendre que Stallman faisait √† lui seul le travail de toute l'√©quipe de Symbolics ! Mais, quand on est touch√© au vif, la motivation para√ģt sans limite‚Ķ

Par ailleurs, ce projet est bien identifié par Stallman qui s'efforce de le conserver libre d'autres mouvements. Ainsi, la FSF n'est affiliée à aucun parti politique. C'est également visible lorsqu'on observe le mouvement du logiciel libre dans son ensemble: il est focalisé sur le logiciel et pas sur autre chose. Ainsi, Stallman aurait très bien pu lancer un mouvement tel que celui des Creative Commons mais c'est finalement Lawrence Lessig qui l'a fait.

Ces √©l√©ments l'ont amen√© √† fonder le projet GNU, mat√©rialisation num√©rique des valeurs qu'il d√©fend. Si on relit l'appel de RMS pour le Thanksgiving de 1983 (cf http://www.gnu.org/gnu/initial-announcement.html ), on pourrait le consid√©rer comme inconscient du d√©fi √† relever ou bien pour un fou ou un plaisantin. Mais ce n'est pas ce qui s'est pass√©. Au contraire, Stallman a su rassembler et apporter une motivation sans faille sur un projet que beaucoup pourraient qualifier d'utopique aujourd'hui. C'est tout √† son honneur d'avoir su rester fid√®le √† ses convictions et √† ne jamais c√©der devant l'adversit√© et les probl√®mes ! Apr√®s tout, il aurait tr√®s bien pu tout laisser tomber et partir dans une vie plus simple de consultant pour une tr√®s grosse bo√ģte d'informatique ou bien poursuivre des travaux de recherche en informatique. Je crois que sans cet apport de RMS, le concept m√™me de logiciel libre n'aurait pas √©merg√© et le monde aurait sans doute un autre visage. Imaginez quelques instants: pas de Linux, pas d'Internet ouvert et neutre, des d√©veloppements ferm√©s et couteux pour le compte de quelques entreprises en position de quasi-monopole, des utilisateurs enferm√©s dans ce que ces entreprises ont choisi pour eux, pas de Wikip√©dia ni de Creative Commons. Pas de Firefox ni d'OpenOffice‚Ķ et plus grave, aucune application pratique de la Libert√© dans le quotidien num√©rique des citoyens !

Au-del√† de ces aspects un peu techniques, Richard Stallman a souvent utilis√© la m√©thode que j'appelle "accompagner le mouvement de l'ennemi pour retourner son arme la plus efficace contre lui-m√™me". C'est par exemple, la strat√©gie de la licence GPL qui utilise le droit d'auteur/copyright mis en avant par l'informatique privatrice pour assurer la lib√©ration et la p√©rennit√© du logiciel libre. Ainsi, pendant la p√©riode o√Ļ il travaillait au AI Lab, il contra les tentations s√©curitaires sur le syst√®me ITS en impl√©mentant une fonction qui inscrivait le nom du dernier utilisateur √† avoir modifi√© un fichier. L'espace pris par ce nom dans le syst√®me de gestion de fichiers ne permettait alors plus d'ajouter d'autres informations sur la s√©curit√©, bloquant ainsi toute tentative s√©curitaire en utilisant une fonction de s√©curisation: c'est l'arme de l'ennemi qui s'auto-d√©truit‚Ķ

Richard Stallman incarne les valeurs profondes du mouvement. C'est celui qui sait conserver le cap dans une activit√© tumultueuse qui concerne un nombre toujours plus grand de personnes de par le monde qui auront forc√©ment des points de vue diff√©rents √† partager. Et il n'a jamais abandonn√© sa posture et les valeurs du logiciel libre. C'est un personnage tenace sur ce sujet qui fait partie int√©grante de sa vie. Il n'a jamais reni√© ses convictions et a su rester ferme au point d'en para√ģtre born√© face √† ses d√©tracteurs. Mais c'est l√† tout le m√©rite d'un homme qui ne se d√©courage jamais pour la cause qu'il croit juste.

Le logiciel libre est menacé

C'est un constat que beaucoup partagent, nous vivons dans un monde de requins plut√īt que dans un monde de Bisounours ! De fait, alors que les premi√®res ann√©es qui ont vu sa mise en place pouvaient √™tre consid√©r√©es comme relativement calmes, notre √©poque est plus dangereuse pour le logiciel libre.

D'abord, √† l'√©poque des d√©buts de la GPL, les utilisateurs de logiciels √©taient beaucoup moins nombreux que maintenant. L'ambiance et les valeurs par d√©faut des utilisateurs d'informatique √©taient sans doute tr√®s diff√©rentes de maintenant. Comme le groupe cibl√© √©tait moins un ph√©nom√®ne de masse, les enjeux √©taient ceux d'une niche et non d'une g√©n√©ralit√©. Le march√© qui en d√©coule √©tait forc√©ment plus restreint. Alors que de nos jours, une grande majorit√© d'utilisateurs utilisent des logiciels libres tr√®s divers, allant du serveur web Apache au navigateur Web Firefox; il n'en √©tait rien dans les ann√©es 80-90 o√Ļ l'informatique privatrice a √©merg√© dans les familles. Le logiciel libre vient bien concurrencer l'informatique privatrice et entamer ses "parts de march√©".

De plus, il ne faut pas oublier que le logiciel libre est un mod√®le o√Ļ la source de revenus est moins imm√©diate: on ne vend pas du code ou un service directement. Ainsi, il est possible de faire de l'argent avec le logiciel libre mais ce n'est pas son but direct et avou√© (la GPL √©voque assez peu cette notion). M√™me si certaines entreprises arrivent √† vivre avec le logiciel libre, leur rentabilit√© est clairement moins imm√©diate que celle de l'informatique privatrice, sans doute parce que plus √©thique que cette derni√®re ! Il s'ensuit une moins grande puissance financi√®re pour le logiciel libre et une d√©fense pas si imm√©diate d'un business model qui n'en est pas vraiment un !

Ensuite, le LL a une force et une faiblesse: la diversit√© de son mouvement. Rien qu'au niveau des licences, il existe beaucoup de variations √† l'instar de l'opposition GPL et BSD. Mais, l'ensemble g√©n√©ral reste du logiciel libre (du code BSD est libre comme du code GPL). Cette diversit√© pose probl√®me lorsqu'on se rend compte que des bo√ģtes priv√©es utilisent du code BSD sans contribution et sans redistribution. √Ä l'inverse, si un logiciel extraordinaire sort sous licence BSD, on est bien content d'en disposer librement.

Le mouvement de l'Open Source qui est différent du logiciel libre est également force de proposition, car il attire d'autres publics (financiers en majorité) mais on peut dire que son modèle, qui est moins libre, modifie l'aspect et les idées du logiciel libre. La diversité c'est bien, mais il ne faut pas s'éloigner des fondamentaux. C'est tout le combat de RMS.

De la m√™me mani√®re, il ressort du livre que Linus Torvalds et tout un groupe de hackers pensent que le logiciel libre n'est qu'un moyen de produire du code de haute qualit√© technique. Pour eux, la libert√© n'est pas une valeur qui se suffise √† elle-m√™me mais jute un moyen d'atteindre leur cŇďur de valeur: la puret√© technique. On peut imaginer (c'est peu probable mais pas impossible) que si l'on trouvait un m√©canisme propri√©taire qui permettrait d'atteindre cet objectif, ils s'y engouffreraient sans sourciller, abandonnant le libre.

Ainsi, lors de l'arriv√©e du noyau Linux, l'amalgame entre noyau et syst√®me d'exploitation a fait que m√™me si le projet de Torvalds utilisait de nombreux √©l√©ments du projet GNU, les d√©veloppeurs avaient une vision mono-centr√©e sur le noyau et ils adaptaient et modifiait les √©l√©ments de GNU non pas dans un objectif d'universalit√© mais uniquement pour que √ßa fonctionne avec Linux. Ne pas parler de GNU/Linux revient finalement √† faire une s√©paration nette entre deux projets de logiciel libre. Mais il faut ajouter que les deux projets sont compl√©mentaires: Linux ne serait rien sans GNU et GNU devient enfin utilisable en production gr√Ęce au noyau Linux !

Au final, la diversité permet d'attirer du monde, d'avoir de bons éléments techniques. Mais elle risque également de piller les valeurs fondamentales du logiciel libre. C'est une menace de plus. À la lumière de cette présentation, on comprend mieux la position de Stallman qui nous demande de ne pas oublier le point de départ: la liberté !

Les projets de logiciel libres ont pris de la maturité en 16 ans. Dès maintenant, nous avons des logiciels performants, souvent mis à jour, souvent novateurs qui permettent à tous de manipuler des ordinateurs. Ils peuvent rivaliser sans problème avec les logiciels privateurs voire les dépasser. Ils peuvent donc être perçus comme des concurrents des marchés privateurs et donc entrent en conflit avec ces structures qui ont tout un arsenal d'outils pour se défendre. Ainsi, ces grandes entreprises du monde informatique privateur pèsent de tout leur poids sur le "politique" afin que le législateur tente de leur donner raison. Le rapport de force et de puissance est clairement favorable à ces grandes entreprises qui disposent de moyens financiers très puissants ce qui n'est pas vraiment le cas du logiciel libre qui dispose, pour sa part, d'excellents avocats et activistes.

Dans un premier temps, Stallman a su utiliser la force de ces entreprises pour lancer son mouvement.C'est parce que la GPL s'appuie sur la toute puissante législation sur la propriété intellectuelle que le logiciel libre a pu exister et perdurer sans se faire absorber tout cru. A l'époque, c'était très fin comme analyse: utiliser l'arme de son adversaire pour mieux l'atteindre. Néanmoins, l'informatique privatrice n'a pas dit son dernier mot et tente via les brevets logiciels de refermer le code source des programmes. Là encore, Stallman innove et propose la GPLv3 qui gère ce problème particulier.

Ainsi, même si le logiciel libre est un acteur de poids dans le monde numérique d'aujourd'hui, il est soumis à un grand nombre de forces, tant externes qu'internes qui le déstabilisent. Rien n'est gagné et la lutte continue…

Pourquoi nous avons besoin de RMS

Au-del√† des controverses et des divergences, Richard Stallman incarne √† lui seul le mouvement du logiciel libre. Pour beaucoup d'entre nous, s'il faut associer un nom au logiciel libre, nous retiendrons RMS car c'est lui qui lanc√© le mouvement et il y est toujours fortement actif. Linus Torvalds aurait pu prendre le flambeau mais, il est rest√© davantage du c√īt√© de la technique o√Ļ il excelle dans le projet du noyau.

Richard Stallman est lucide sur l'avenir du mouvement. Il sait faire les bons choix depuis le début avec son travail sur Emacs ou encore le lancement du projet GNU et la création de la GPL. Mais il est au courant des problèmes à venir ou bien qui se posent en ce moment. Maintenant que la GPL est un fait, les pressions se détournent du droit du copyright pour passer sur l'interdiction des contournements ou sur les brevets logiciels ! La GPL v3 ainsi que le discours de RMS sur ces points montre bien qu'il a un regard d'ensemble sur le problème de la liberté numérique.

Ensuite, comme le livre le montre, Stallman est moins centr√© sur la technique et plus sur les valeurs. Ceci explique qu'il est pr√™t √† utiliser un logiciel libre mais moins bon techniquement qu'un logiciel privateur. D'autres utilisateurs ne font pas ce choix, mais ils ne se rendent pas compte √† quel point ils mettent √† mal leur libert√©. √Ä court terme, leur strat√©gie peut sembler valide mais, √† long terme, ils auraient int√©r√™t √† utiliser un logiciel libre moins bon mais qui pourra, gr√Ęce √† leur contribution, s'am√©liorer pour combler tous leurs besoins.

Car le logiciel libre n'a de sens que parce qu'il pr√īne la libert√©: √† la base, √ßa reste du logiciel, au m√™me titre que le logiciel privateur ou non libre. La seule diff√©rence avec la masse de code ferm√© est cette libert√©. La technique n'a rien √† voir avec √ßa. C'est pourquoi Stallman, qui est quelqu'un de tr√®s dou√© pour le code (et donc la technique), passe son temps non pas √† coder mais √† faire des discours pour apporter la bonne parole √† tous les utilisateurs.

Pour terminer, Richard Stallman est le gardien du LL. Qui incarne le mieux le défenseur des valeurs de la liberté ? Plus ce gardien sera solide dans ses convictions, plus le mouvement sera bien défendu et saura résister aux forces qui s'activent contre lui.

Voilà pourquoi nous avons besoin de Richard Matthew Stallman…

Apparté: pourquoi il FAUT dire GNU/Linux

Je suis un produit de la fin des années 70 ! L'informatique est venue à moi par l'utilisation de microordinateurs dans les années 80. Autant dire tout de suite, que je n'ai jamais connu directement l'éthique hacker et que les débuts du mouvement du logiciel libre me sont passés complètement au-dessus, essentiellement par manque de propagande: dans ces années-là, Internet n'existait pas encore en France.

J'ai donc d√©couvert l'informatique via les logiciels propri√©taires et je dois reconna√ģtre que ce fut une perte de temps non n√©gligeable ! En effet, √† l'√©poque, j'aimais programmer. Mais j'√©tais bien oblig√© de prendre ce qu'on me donnait. Et ce qui √©tait mis √† ma disposition par les grandes firmes de ce monde √©tait vraiment peu‚Ķ Pas de manuel, pas de compilateur complet, des logiciels pas forc√©ment faciles √† utiliser, des logiciels tr√®s chers pour un enfant-adolescent et surtout, pas de moyen d'√©changer avec d'autres personnes pour r√©cup√©rer des conseils et des avis.

Lorsque le noyau Linux est arriv√©, il a fait boule de neige. J'avais entendu parler d'Unix, car mon p√®re s'int√©ressait √† ce syst√®me d'exploitation un peu diff√©rent et qui semblait constituer un "truc" pour les pros ! √áa ne m'a pas emp√™ch√© de lire la doc qu'il avait achet√©e et de d√©couvrir, par la th√©orie, ce syst√®me. A l'√©poque, MS-DOS faisait vraiment p√Ęle figure avec sa liste hyper limit√©e de commandes et donc son faible niveau d'interaction. Le simple manuel Unix montrait qu'il existait un monde ou l'interaction √©tait beaucoup plus riche. Aujourd'hui, cette comparaison serait superflue mais, √† l'√©poque, il ne faut pas oublier que toutes les personnes qui utilisaient un micro-ordinateur de type PC inter-agissaient avec leur machine uniquement via le shell MS-DOS !

A travers le manuel, j'avais vu une documentation sur un √©diteur de texte puissant nomm√© MicroEmacs et ce nom est rest√© dans ma m√©moire. Pour r√©sumer, je connaissais un peu Unix sans jamais y avoir trop toucher. Mais un jour, j'ai vu arriver un CD-ROM contenant une des premi√®res distributions GNU/Linux (Yggdrasil de m√©moire). Gr√Ęce √† lui, j'ai enfin pu voir √† quoi Unix ressemblait. Ce n'est que quelques ann√©es plus tard que j'entendis parler de Linux et du noyau qui √©tait dessus et des logiciels libres, par la m√™me occasion.

Donc, moi aussi, j'ai commencé à parler de "Linux" pour qualifier un système d'exploitation de type Unix mais en libre. C'était la seule référence que j'avais à l'époque. J'étais complètement dans l'erreur mais plus parce que je ne savais pas grand-chose du projet GNU, du logiciel libre et de son histoire. Pendant ces quelques années, pour moi aussi, les personnes qui insistaient pour dire GNU/Linux à la place de Linux me semblaient trop intégristes pour être sérieuses.

Voici pourquoi je me suis trompé…

D'abord, il faut bien retenir que Linux est un noyau, c'est-à-dire le programme qui interagit avec votre machine et qui permet à d'autres programmes de s'exécuter. Ce n'est pas autre chose ! Avec un simple noyau, vous ne faites pas grand-chose… Linux a été publié pour la première fois vers 1992-1993.

GNU est un projet de syst√®me d'exploitation libre lanc√© par RMS et la FSF vers le milieu des ann√©es 80. Un syst√®me d'exploitation c'est un noyau plus tous les logiciels "de base" qui permettent √† l'utilisateur d'interagir avec sa machine. Le projet GNU est le fruit d'un effort commun initi√© tr√®s t√īt. Les membres du projet ont effectu√© un travail d'importance cruciale en r√©cup√©rant les programmes de l'√©poque et en les lib√©rant (en demandant √† leurs auteurs de les publier sous licence libre). Ils ont √©galement mis au point un ensemble d'outils pour permettre au code source des programmes du projet GNU d'√™tre port√©s sur un grand nombre de plateformes. Tout ceci s'est d√©roul√© bien avant la mise au point du noyau Linux. D'ailleurs GNU a √©galement un projet de noyau libre: Hurd !

Sans GNU, Linux est peu utilisable. Sans Linux, GNU peut aujourd'hui fonctionner, par exemple avec le noyau Hurd (mais pas trop en production) ou avec le noyau BSD. Mais à la base, le code qui est utilisé dans les distributions "Linux" vient en très grande majorité du projet GNU.

Comme on le voit assez bien, GNU a un c√īt√© technique mais c'est davantage sur le plan des valeurs qu'il gagne √† √™tre reconnu.

C'est pour toutes ces choses qu'il FAUT dire GNU/Linux lorsque vous parlez du système d'exploitation que vous utilisez sur votre machine. Employez Linux uniquement lorsque vous parlez du noyau.

Conclusion

Avant de lire ce livre, j'appr√©ciais d√©j√† Richard Stallman. Je connaissais un peu son Ňďuvre (l'histoire de l'imprimante est un classique). √Ä la fin de ma lecture, j'ai enfin compris qui il √©tait vraiment, quelles √©taient ses motivations et pourquoi son comportement √©tait si particulier. Je ne l'en appr√©cie que davantage. C'est une figure du LL et son action rel√®ve de la p√©rennit√© du mouvement. Puisse Saint Ignucius b√©nir nos programmes libres‚Ķ

Encore une fois, je vous recommande d'acheter le livre: vous passerez de très bons moments.

PS: J'ai commencé à rédiger ce texte sous Vim que j'utilise depuis quelques années. Après avoir lu et relu le livre "Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, une biographie autorisée", je me suis mis sérieusement à Emacs, par respect pour son auteur originel. J'ai donc écrit la fin de l'article avec Emacs v23 et je sais par ailleurs que je ne reviendrai pas vers Vim car, en plus des valeurs qu'il porte, Emacs est également bon techniquement !