Introduction

Comme au mois d'octobre, je continue mon périple littéraire pour cette année et pour le mois de novembre, j'ai enfin pris le temps d'ajouter un Jack London à ma collection politique. En effet, j'avais déjà lu le "Peuple de l'Âbime" il y a quelques années qui est un reportage journalistique engagé sur les "pauvres" dans l'Angleterre industrielle du début du 20ème siècle. Cette fois, je me suis rabattu sur "Le talon de fer", un ouvrage de fiction politico-économique d'un grand intérêt (enfin, pour moi).

L'histoire

Pour faire un "pitch" rapide, le livre est en fait le journal de bord d'Avis Everhard, de sa recontre avec son futur mari Ernest Everhard jusqu'à sa disparition accidentelle, dans la lutte contre l'organisation du Talon de Fer.

Il raconte, de manière fictionnelle, la montée du socialisme dans l'amérique du début du 20ème siècle, en présentant la montée en puissance d'Ernest Everhard, un leader socialiste et en décrivant la lutte politique puis révolutionnaire qui s'en suit.

Au début, le couple se rencontre lors d'une soirée mondaine où le père d'Avis a invité des personnes de bonne compagnie et un invité à part, Ernest Everhard, un ancien ouvrier devenu philosophe socialiste. Dès le premier chapitre, ce dernier démontre que le système politico-économique réduit des hordes de personnes pauvres à une précarité dangereuse dont ils ne peuvent se sortir vivants. Un a un, il démonte les arguments de ses opposants et prédit l'arrivée d'une révolution socialiste, seul moyen de changer le cours des choses.

Car le système capitaliste exposé dans le livre est un capitalisme débridé, comme à notre époque mais sans aucune forme de protection sociale. Il a également la particularité d'être organisé autour d'une oligarchie concentrée autour de quelques trusts emblématiques (chemins de fer, charbon, métallurgie, etc). Cette oligarchie, dénommée Talon de Fer par Jack London s'est donné l'objectif de soumettre la majorité de la population pour en tirer un bénéfice intéressant pour cette petite caste. London, via la voix d'Everhard présente les choses de manière assez crue: le Talon de Fer n'a aucune considération de ses esclaves et pour ces derniers, la survie passe forcément par la rébellion, il n'y a pas d'autre alternative entre la mort et la lutte.

Everhard prédit une révolution socialiste pour renverser les trusts et établir un système qui empêchera toute possibilité de reconcentration du pouvoir et des moyens dans une forme oligarchique.

Petit à petit, les prédictions d'Everhard se réalisent: le Talon de Fer s'organise, mine petit à petit les lois, créé une milice dédiée, traite avec la classe moyenne pour affaiblir encore plus les prolétaires (ceux qui ne possèdent que leur force de travail pour toute richesse, c'est à dire, ceux qui n'ont rien et qui doivent bosser pour ne pas crever de faim).

Le père d'Avis et un évêque, connaissance de la famille, sont attirés par les théories socialistes et tentent de les appliquer mais ils se rendent compte qu'ils sont exclus de plus en plus de la classe dominante. L'évêque finit ainsi à l'asile et le père d'Avis disparaît mytérieusement

Enfin, la révolution éclate lorsque les élections qui ont fait gagner des sièges aux socialistes et aux ruraux (les Grangers) sont annulées: on les empêche tout simplement de siéger. Un attentat préparé par le Talon de Fer éclate au Congrès et les socialistes sont accusés. S'en suit une répression sévère, dans le sang avec un affrontement immense où de nombreuses personnes meurent.

Très vite, la contre-attaque s'organise. Avis se cache, Ernest est mis en prison puis libéré par ses compagnons. S'en suit une scène apocalyptique à Chicago qui est le siège d'une tentative de révolution socialiste durement matée à coup de mitrailleuse par le Talon de Fer.

Le livre se termine de manière abrupte. La dernière note mentionne qu'il s'agit des dernières lignes d'Avis Everhard avant sa disparition fortuite. Ses dernières lignes répetent sa confiance dans la lutte contre le Talon de Fer et son système capitaliste et dans le triomphe irrémédiable du socialisme.

Quelques réflexions

Le livre est franchement bien rédigé. Pendant très longtemps, j'ai cru qu'il s'agissait d'un reportage politique du début du 20ème siècle, contemporain de la fin de vie de Jack London. En effet, tout avait l'air de décrire la montée du socialisme aux États-Unis vers 1912-1916 (oui, je ne maîtrise pas bien l'histoire de ce pays à cette époque cible). Ce n'est qu'à un moment où l'action de rébellion véritable a été lancée que j'ai enfin compris que ce n'était que de la fiction. C'est dire si le récit de London est précis.

Dans le début de sa vie d'adulte, London adhère au parti socialiste et, dans ce livre, il reprend quelques-unes de ses théories déjà esquissées dans le Peuple de l'âbime, à savoir que l'état de pauvreté profond d'un grand nombre de personnes est en fait orchestré par le système politico-économique, dans l'intérêt de quelques-uns. Mais cette fois, plutôt que de simplement dénoncer, London propose un projet de révolution voire tente même de démontrer que cette révolution est incontournable. En effet, dans cette époque, il n'y a aucune loi sociale. Un ouvrier qui a un accident du travail est simplement renvoyé car non opérationnel. Il finit par mourrir de faim, à l'écart de la société, y compris des autres prolétaires tant ces derniers n'ont pas le temps d'avoir une vie sociale. Les enfants sont également incorporés au travail de manière assez radicale et crue.

Les prolétaires ne possèdent rien et vivent de manière misérable. Tout accident ou erreur de leur part est durement sanctionné par la mort de faim qui survient assez vite.

L'hypothèse de London dans le livre est que le système capitaliste tend à concentrer la richesse aux mains d'une oligarchie qui s'accapare tout: l'argent, le pouvoir; et dont l'objectif est la domination totale. Mais il y a une différence avec ce qui s'est réellement passé dans l'histoire économique des États-Unis d'Amérique. En effet, il y a eu une grosse loi anti-trusts. Alors que dans le livre de London, le mal prend justement racine dans les trusts qui finissent par bloquer tout le système politique qui pourrait nuire à leur survie. Ce n'est pas le cas (enfin, pas trop) dans notre société actuelle qui a su, un minimum, déconcentrer le pouvoir de quelques grosses firmes. Évidemment, si on suit la théorie de London, on peut presque dire que le fait d'accorder un pouvoir fort aux trusts est quasiment la source de tout le mal économique.

Ce qui a aussi attiré mon attention, c'est l'ironie de l'Histoire. En effet, Everhard présente le système socialiste comme le seul idéal capable de renverser le capitalisme et de faire en sorte qu'il ne puisse nuire à nouveau, en proposant un système politique complet, fondé sur une société sans classe. Pourtant, si on compare avec l'Histoire réelle, on ne peut qu'être choqué de constater que les systèmes socialistes ou communistes que nous avons connus étaient, pour la majorité d'entre-eux, des oligarchies sévères, constituées de quelques membres qui avaient le pouvoir et les richesses (les datchas, les Volga Gaz, etc.). Je suis sûr que London aurait répondu en disant que ces oligarchies ne sont pas socialistes mais qu'il s'agit de la dernière tentative de survie du Talon de Fer: prendre la forme d'une révolution socialiste pour ne pas mourrir tout en conservant l'oligarchie dans les faits, mais pas dans les principes.

A un moment du passage du livre, Everhard explique comment le Talon de Fer organise la famine pour mieux se débarrasser des prolétaires et de la classe moyenne, en cours de rébellion. Là encore, si on regarde l'Histoire, on se rend compte que les communistes russes et chinois ont utilisé les mêmes méthodes: les grandes famines de 1936 en sont la meilleure illustration; ce qui est assez paradoxal... Bon, de toute manière, si vous croyez que le communisme c'est ce qui s'est passé de 1917 à 1991 en URSS, dites-vous bien que vous vous trompez. Le communisme, c'est juste la propriété commune des moyens de production. Pas d'oligarchie, de concentration de pouvoir, d'autoritarisme, de goulag, de privation de libertés là dedans. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe du côté des Kibboutz israéliens pour s'en convaincre...

Néanmoins, ce que dénonce London et qu'il utilise comme argument imparable pour annoncer l'évènement du socialisme et finalement bien ce qui a été compris et incorporé au système capitaliste, sans doute pour assurer sa survie. En effet, aujourd'hui, il existe une protection sociale, certes toujours remise en question mais bien présente. C'est la principale différence entre le système que décrit London qui est, effectivement invivable pour la majorité du peuple, et le monde de 2017 sur la Terre. C'est cet ajout de socialisme dans un système économique tranchant, dur, inégal mais finalement assez stable, difficile à bousculer qui fait toute la différence; qui amène à un monde à peu près vivable pour la majorité. Bon attention, ce n'est pas parce que quelquechose est stable que c'est forcément une bonne chose (vous pouvez rester stable, dans une flaque de merde, sans pouvoir vous en sortir. C'est stable: vous avez tendance à rester au même endroit, mais c'est aussi la merde !) !

Ma réflexion finale, à la lumière du monde que décrit London, sera de dire que tant que le système capitaliste conservera une bonne part sociale, il ne trouvera guère de système alternatif, il saura conserver un intérêt de la majorité pauvre, privée de pouvoir. Espérons que les politiques n'oublient jamais cet élément sinon, l'horreur du Talon de Fer ne saurait que se reproduire. A partir de maintenant, je désignerai par "Talon de Fer", cette forme de capitalisme sauvage, débridé, complètement non adapté à la survie d'un grand groupe humain sur cette planète !

Conclusions

Le livre se lit très facilement et il est bien écrit. Il dispose de nombreuses notes de bas de page (que j'ai consultées). Ces notes apportent une véritable impression de réalité historique au récit. En effet, la manière dont elles sont rédigées laisse penser qu'elles sont des résumés de situations qui se sont réellement déroulées dans les faits. Néanmoins, vers la moitié du livre, on se rend compte qu'il n'en est rien. Je vous conseille de toutes les lires, on se dirait dans Wikipédia.

Par ailleurs, en homme du monde occidental capitaliste "triomphant", je n'ai pas vraiment eu accès à de la fiction socialiste de cette nature dans ma jeunesse. C'est très frais de lire un livre où on tente de démontrer que la lutte des classes a une véritable explication, une origine sérieuse. Le récit permet d'imaginer un autre monde, bien différent de celui que nous avons l'habitude de cotoyer. Ainsi, c'est une histoire bien disruptive, à mi chemin entre la fiction et une réalité possible. Mais j'aimerais que cette réalité ne prenne jamais forme !

Bon, encore un livre, un mois et mon projet de lire au moins un livre par mois pour l'année 2017 sera rempli et achevé. Je dois donc terminer au moins le livre "Un animal doué de raison" de Robert Merle. Souhaitez-moi bon courage camarades...