Introduction

Comme au mois d'août, je continue mon périple littéraire et pour le mois de septembre, je me suis rabattu sur trois livres que j'ai parcouru pendant ma randonnée.

"L'ours qui a vu l'homme" de Charlie Buffet.

Pour résumer, l'auteur étudie plusieurs histoires de relations entre l'ours et l'homme. Les histoires sont intéressantes, en passant par la découverte de la grotte de l'ours, en allant jusqu'à la chasse à l'ours de Knud Rasmussen. Le propos de l'auteur qui est plutôt un journaliste qui rapporte est de dire que l'ours est menacé, surtout par le manque d'espace vital et de territoire qui lui sont dédiés.

Car, c'est également ma théorie, l'être humain tend à occuper 100% de la surface de la planète, comme pour mieux maîtriser cette dernière. Mais chaque fois qu'on construit une barraque, un lotissement, un bâtiment, une route ou un putain de centre commercial à la con pour revendre des produits de merde venus du bout du monde fabriqués par des humains exploités, tout en supprimant les sources de revenus locales, on arrache aussi un pan d'un territoire pour certaines catégories d'animaux sauvages. Ces derniers essaient forcément de s'adapter (on ne leur laisse pas vraiment le choix) et profitant au maximum du nouveau milieu qu'il essaient tant bien que mal de tourner à leur avantage. Ce faisant, ils sont forcément plus au contact des humains, ce qui induit une certaine accoutumance et une réduction de la peur chez les ours pour l'homme (à force de nous voir, ils finissent par s'habituer). En conséquence, les hommes les butent car ils sont "trop proches" des hommes !

En dehors de ces propos qui reviennent souvent dans le livre, j'ai apprécié l'histoire de Grizzly Man que je ne connaissais pas. Apparemment un type nommé Timothy Treadwell s'est mis à vivre parmi les Grizzlys et les Kodiacs en essayant de s'intégrer à leur groupe. Il y est parvenu pendant de nombreuses années jusqu'à l'accident fatal où il se fait dévorer par un mâle nouvellement arrivé sur le territoire. J'avais déjà entendu parler de types qui vivaient avec une meute de loups mais avec des individus aussi dangereux que des Grizzlis, jamais. J'aime particulièrement la relation inter-espèce qui aura toujours un côté magique pour moi (deux êtres d'une espèce différente qui communiquement ou arrivent à vivre ensemble, c'est aussi beau et complexe que la rencontre du 3ème type). Il faudrait que je visionne quelques reportages sur Grizzly Man, cela doit être important.

En matière de style, le livre est très léger et se lit presque d'une traîte. Sans être un truc extraordinaire, "L'Ours qui a vu l'homme" vous permettra de passer un bon moment.

"Contes du Gévaudan" de Félix Remize (alias Lou Grelhet, le grillon)

Comme j'avais terminé les livres que j'avais emmené assez rapidement pendant ma randonnée, j'ai déniché dans la maison de la presse de La Bastide-Puy-Laurent une édition neuve du premier tome des "Contes du Gévaudan", aux éditions Lacour.

Pour information, cet éditeur indépendant qui date de la fin du 18ème siècle imprime des textes plutôt anciens en occitan. L'occitan étant la langue originelle des territoires de la Lozère (et bien plus), il n'était pas anormal que je le retrouve physiquement dans le Gévaudan !

Le livre dispose d'une introduction assez imposante, qui occupe près de 20% du contenu. Pourtant, je n'ai pas esquivé cette partie. En effet, elle présentait en détails l'auteur, Felix Remize, Lou Grelhet en occitan. Ce dernier, ecclésiastique, vivait à Mende au début du 20ème siècle et était le rédacteur de l'almanach de la Lozère. S'en suit une biographie courte de l'auteur par son neveu, une série de témoignages ainsi que des informations techniques sur l'occitan.

Même si je n'aime pas vraiment les langues, surtout celles du sud (trop chantantes à mon goût) j'ai tout lu. La vie de l'auteur est déjà un témoignage d'une grande importance: il permet de rappeler la vie de l'époque et c'était ce qui m'intéressait profondément: essayer d'imaginer la vie en Lozère entre 1850 et 1914. Car depuis, le pays n'a guère évolué que pour se vider encore un peu plus de ses habitants. Il devait donc rester des traces ancrées un peu partout dans le paysage.

La deuxième partie du livre contient les contes et ceux-ci valent leur pesant de cacahuètes. La première partie évoque la vie d'avant. Cette partie est une mine sur la vie rurale de l'époque. Elle constitue un vrai souvenir qui est maintenant devenu une archive. Elle évoque les bonheurs simples d'une vie rude dans un territoire plutôt inhospitalier (il faisait plus froid en Lozère à l'époque). Les enfants jouaient (en fait non, ils travaillaient) à faire les pâtres, une activité assez sympa qui consiste à surveiller les bovins/ovins/caprins dans les prés pour leur faire manger le meilleur de la prairie. Les fêtes racontées en détails semblaient être l'apogée d'un réseau social sans doute plus développé que ce qu'il est possible de faire aujourd'hui avec Facebook !

La seconde partie raconte la vie d'un garnement qui fait les 400 coups. Bon, si on comparait à ce que les jeunes de son âge font actuellement, ça ferait facilement rigoler. Mais à l'époque, ces farces, certes drôles, étaient punies physiquement, de manière assez sèche. Néanmoins les histoires sont sympathiques.

La dernière partie de ce premier tome est un recueil de fables populaires de l'époque (sans doute des adaptations de certaines traditions orales). Le ton est léger mais les histoires dignes d'intérêt car si anciennes qu'elles nous sont étrangères.

En plus, comme le livre dispose d'une page en occitan et de la traduction en français sur l'autre, c'est assez facile à lire allongé sur un côté, en randonnée.

Dans tous les cas, j'ai été assez surpris par ce livre. J'ai vraiment eu du plaisir à lire ces quelques pages, le soir avant de me coucher ou à la pause du midi, le temps que mon âne finisse son déjeuner.

L'auteur est mort il y a longtemps (plus de 70 ans), je me demande si les contes du Gévaudan sont dans le domaine public ou non... sans doute mais pas la traduction en français. Dans tous les cas, il me tarde de commander le tome 2.

"Voyages en Autistan", saison 1 de Josef Schovanec

Voici un livre que j'ai lu deux fois pendant ma randonnée tellement j'étais accroché et tellement ça me parlait.

Je ne présenterai pas Josef Schovanec. C'est sans doute l'autiste le plus connu de France. Il a déjà réalisé nombre d'interviews sur différents plateaux télés, malgré sa réticence naturelle (et qui fait partie de lui) à s'exprimer en public, à rencontrer des personnes inconnues.

Je suis sûr que vous avez déjà entendu cette voix fluette un peu monocorde mais si attachante qui exprime une pensée cohérente avec un ton pince-sans-rire plein d'humour fin.

J'ai abordé ce court ouvrage lors de ma randonnée sur le GR70 (en solitaire mais accompagné d'un âne). Le livre est bien écrit, très simple à lire, il offre de bons conseils et il aide à mieux comprendre qui sont les autistes et leur univers. Il souligne fortement les paradoxes de notre civilisation et de la société occidentale. Josef Schovanec étant assez à l'aise sur le registre de l'humour, on passe de bons moments. Très vite, on sait extraire la sagesse de ses propos.

Mais ce n'est pas vraiment ces constats ou conseils que je retiendrai du livre mais bien quelque-chose de plus personnel. Car, pour ma part, ce livre a fini de me convaincre que j'ai effectivement quelques "traits" autistiques (j'emploie traits et non troubles car pour moi, ce n'est pas un trouble, quelquechose de négatif mais bien une force). Voici quelques-uns de mes constats...

Dès la préface, on présente Josef comme étant une personne qui préfère marcher deux heures pour aller à l'aéroport plutôt que de prendre un taxi à qui il faudrait parler. Pour un non-autiste, ça paraît absurde et, à force de vivre dans une société non adaptée aux autistes, nous avons pris l'habitude de croire qu'il faut forcément entrer en contact avec autrui, que c'est le fonctionnement normal de l'individu normal, donc de tout le monde, qu'il en relève forcément une attitude de politesse, que c'est le principe de base. Pourtant, si j'analyse froidement les faits, voici ce que je constate: pour ma part, j'ai dû prendre deux fois le taxi dans ma vie (une sortie d'hopital à 2h30 du matin et une arrivée dans les cyclades à 2h du matin avec 15km de route à faire avant de rejoindre le gite). Je refuse toujours ce mode de transport et avec le temps, j'ai tellement pris l'habitude de faire sans que ce ne sera jamais un réflexe pour moi que d'appeler un taxi.

Moi aussi, j'hésite toujours à demander à quelqu'un. Je ferai toujours tout pour ne pas avoir à interagir avec un être humain. Je l'ai toujours fait et ça ne changera jamais. J'ai essayé de me forcer mais après 20 ans de pratique assidue, je n'aime toujours pas ça. Néanmoins, il faut bien avouer qu'avec de l'entraînement, ça passe mieux, surtout pour le camp d'en face (les non-autistes). Disons-le, pour une personne avec des traits autistiques, le truc de base, l'élement central, la coutume, le principe fondateur, c'est justement la discrétion, que le contact inter-être se fasse tout en douceur, dans le respect le plus profond d'autrui. D'où la non compréhension des personnes n'ayant jamais vécu en autistan où les zones de limites sociales sont plus étendues qu'ailleurs qui pensent que nous cherchons à les fuir ou que nous sommes des personnes impolies.

L'auteur évoque son intérêt pour les cimetières et je me surprends à faire la même chose depuis des lustres. Chaque fois que j'en ai l'occasion, souvent parce que je suis convié sur un lieu où il y a beaucoup de monde, je file toujours vers le cimetière le plus proche. Naturellement, je suis toujours attiré par cet endroit forcément calme, souvent à l'intérieur des villes. Un exemple flagrant: je travaille à Nantes mais habite à Angers depuis 3 ans et 6 mois. Je n'ai jamais pris ne serait-ce que 1h pour flaner dans la ville pendant tout ce temps, je préferre la cafétéria du bureau, plus calme, plus connue, plus maîtrisée. En revanche, j'ai déjà visité au moins 2 fois le cimetière de miséricorde (j'aime beaucoup le nom) situé non loin de la tour Bretagne à Nantes. Quand je le peux, j'essaye toujours de visiter les tombes des soldats. Dans le Nord/Pas de Calais (non, les hauts de france, je ne sais pas ce que c'est), il y a souvent des tombes de soldats britanniques (ou du commonwealth): leurs tombes sont immaculées, toujours bien entretenues, toujours impeccables avec leur style à part de toutes les autres tombes. Cela permet d'entrevoir un bout d'histoire bien concrète, dans un lieu de calme où personne ne parle trop fort. Dernièrement, sur le GR70, j'ai fait un détour au petit cimetière protestant de Cassagnas et j'y ai découvert la tombe d'un maquisard allemand anti-nazi mort en 1944, assassiné par les waffen SS. J'ai ainsi pu découvrir un pan d'histoire que je ne connaissais pas: oui, des allemands ont aussi été des résistants engagés, la preuve par la tombe !

Josef Schovanec parle souvent des endroits où il peut enfin être au calme, comme les bibliothèques (mais uniquement quand il n'y a plus personne, c'est-à-dire le soir tard ou le même jour que des évènements sociaux), l'intérieur des maisons calfeutrées les jours de fête de la musique. C'est là un des traits principaux des traits autistiques, du moins ce que j'ai pu en saisir: les autistes sont majoritairement introvertis. Ils ont énormément de mal à filtrer les bruits anthropiques, surtout les conversations entre individus. Je crois d'ailleurs que ce phénomène empire avec l'âge. Comme si notre cerveau ne pouvait filtrer les racontars qu'au pris d'un effort important ou que, naturellement, le cerveau ne puisse plus vraiment filtrer de manière inconsciente les paroles externes. A ce titre, les transports en communs sont généralement une plaie du quotidien car il faut toujours affronter les conversations multiples des "autres" qui ne nous intéressent pas mais qu'on ne parvient pas à éteindre dans notre perception. Au final, c'est très usant et très "aggressant" pour nous. Voilà pourquoi, dès que j'en ai l'occasion, je prends mon vélo ou ma voiture et évite comme la peste tout ce qui est bus/train/tramway/métro/randonnée en groupe. A décharge, ça fait trois ans et demi que je me tape 1h30 de train par jour et j'en souffre énormément. Mais je parviens à surmonter cet obstacle au pris d'un grand effort. Qui a dit que les autistes étaient forcément fragiles ? Une solution simple serait de prévoir des compartiments silence où la règle serait de ne pas parler et de véritablement éteindre son téléphone portable. Je suis sûr que ça doit exister dans d'autres pays plus respectueux des quelques 10% de personnes autistes en moyenne dans la population d'un pays. En France, je pense que ce n'est pas gagné mais cela faciliterait le quotidien de nombre de personnes, sans forcément coûter plus d'argent que d'apposer un panneau de règlement sur un compartiment de train, de tramway ou de métro.

Ce que j'aime aussi dans les propos de Josef, c'est d'ailleurs son respect pour le règlement. C'est également un point qui me pose souvent problème: je suis incapable de déroger à la moindre règle écrite (juridique, organisationnelle, sociétale). Cela me met toujours mal à l'aise. Par exemple, je paye toujours mes impôts le plus rapidement possible, dès que j'ai une minute de libre pour le faire. Je conduis comme un papy parce que je respecte tout simplement la règlementation à la lettre. Si c'est marqué 90, c'est la vitesse maximum donc, je roule un peu en dessous, pour être sûr. Effectivement, ça marche assez bien, dans toute ma vie de conducteur, je n'ai eu qu'un seul PV, quand j'étaid jeune conducteur. J'ai tous mes points de permis. Quand je suis en randonnée, je suis obligé de me faire violence pour faire du bivouac car je sais que camper sur un terrain privé ou dans une forêt domaniale est interdit. Du coup, je ne le fais que quand je n'ai vraiment pas le choix.

Enfin, autre point commun avec Josef: le voyage. Cela fait maintenant plus de 10 ans que j'essaie de voyager, pas forcément trop loin, le plus souvent seul et ça me fait un bien fou. Ma randonnée sur le GR70 en est le dernier exemple en date. Bien entendu, il n'y a pas de comparaison avec ce que fait Josef Schovanec qui explore des territoires franchement dangereux comme les régions tribales entre l'Iran et l'Afghanistan, où il y a la guerre et où les occidentaux ne sont pas forcément les bienvenus (enfin, c'est plutôt l'inverse qu'on constate dans les propos de l'auteur). Mais, comme le disait déjà Stevenson en 1878, on retrouve cette forme de solitude bienfaîtrice dans la randonnée qui permet d'épuiser son corps et de faire la paix avec son esprit, de renforcer son mental tout en abandonnant les problèmes du quotidien. C'est toujours ce que je cherche quand je marche seul et, je finis toujours par le trouver au bout de quelques jours. J'en reviens toujours plein de forces, ça me fait du bien.

Pendant la randonnée, à la lecture de ces messages venus de l'autistan, j'ai enfin achevé de comprendre que ces traits autistiques sont dans ma nature profonde: malgré tout l'entraînement du monde, malgré tous les efforts possibles et assidus, je ne serais jamais un extraverti qui se complaît au contact des autres. C'est comme demander à un loup sauvage de devenir un chat domestique ! C'est sans doute possible avec beaucoup d'effort mais ce n'est vraiment pas le truc le plus naturel du monde, sans compte que le loup sera toujours forcément malheureux.

Ce qui m'a bien rassuré dans la lecture de ce livre, c'est de moins me sentir seul et de moins me jeter la pierre. J'ai une différence qui me défini et je compte bien en faire un atout. Car en effet, la majorité des autistes sont souvent bien plus "productifs" ou meilleurs dans certaines activités que les gens "normaux":

  • nous sommes les seuls à pouvoir focaliser notre esprit pendant des heures sur un seul et même problème jusqu'à trouver la solution. Pas besoin de trop de pauses, de la pure efficacité cérébrale qu'aucun extraverti ne pourra jamais atteindre.
  • nous sommes capables de nous concentrer de manière passionnée sur un sujet donné et d'y consacrer le maximum de temps possible. Si vous devez embaucher un vrai expert sur un sujet, quelqu'un qui a le thème "dans le sang", embauchez un autiste, vous ne pourrez être que satisfait.
  • nous sommes les seuls à pouvoir vivre seuls pendant de longues périodes sans en souffrir réellement. A nous les postes isolés qui ont du mal à recruter.
  • nous respectons les règles écrites quasiment à la lettre, sans essayer d'en tirer avantage. Nous sommes plutôt des travailleurs dociles, il faut bien le reconnaître.

Ah, qu'est-ce-que ça m'a fait du bien de lire quelqu'un qui est comme moi ! Ça ne m'arrive pas vraiment souvent et c'est une source de sérénité et d'espoir incommensurable. En bon autiste, je crois que ce qui s'impose à moi maintenant est de lire l'intégrale de Josef Schovanec; ça ne peut que me faire du bien...

Conclusions

Ok, pour ce neuvième mois, le challenge est toujours relevé, je tiens toujours la barre de lire au moins un livre par mois. J'ai eu pas mal de nouveautés et d'imprévus dans ma liste de lecture mais c'est sans doute pour le mieux...