Introduction

Comme au mois de mai, je continue mon périple littéraire et pour le mois de juin, je me suis contenté d'un seul livre mais celui-ci étant assez complexe, j'en suis bien satisfait...

Il s'agit de "Tristes Tropiques" de Claude Lévi-Strauss.

A propos de mes hypothèses sur le livre

Cela faisait un certain temps que je désirais lire ce livre majeur peut-être, assez connu sans doute de Claude Lévi-Strauss. Moi qui ai lu des histoires de voyage, qui possède un dictionnaire en Lakhota, qui ai lu Jean Malaurie et Paul-Émile Victor, je ne pouvais qu'être attiré par l'ethnologie.

Tristes tropiques me semblait être un livre retraçant à quel point la civilisation occidentale était mauvaise pour les autres civilisations, que l'homme blanc avait finalement triomphé et qu'il ne restait plus que des erzats commerciaux des coutumes et de la culture des peuples de "l'ancien monde", concquis par les blancs.

Je pensais que Lévi-Strauss y dirait à quel point, en tant qu'ethnologue, il était triste de constater que le monde se mondialisait et que autres cultures finissaient par se diluer dans le modèle occidental dominant.

Pourtant, à la lecture du livre, je dois dire que, même si ces termes sont employés, ce n'est pas du tout l'objet du livre et voici pourquoi.

Du bon et du moins bon

Parlons d'abord de la structure du livre, de son style, de son contenu. Après avoir passé quelques heures à le décortiquer, je pense qu'il contient trois ensembles distincts:

  • de l'ethnologie pour 50% à 66% du volume.
  • de la littérature dans le récit de voyages.
  • des réfléxions philosophiques d'une qualité assez moyenne, n'ayons pas peur de le souligner.

L'introduction commence par un peu de littérature mélangée à des idées, des théories. L'ensemble est, il faut bien l'avouer, un poil barbant. J'y vois toutefois un intérêt lorsque Lévi-Strauss raconte "sa déportation" pendant l'année 1940. Cette dernière, heureusement pour lui, a plutôt lieu en Amérique du Sud (avec un passage aux antilles) plutôt que dans les camps de la mort, ce qui est fort heureux ! Cette entrée en matière est plutôt bienvenue car, en règle générale, j'aime bien en savoir plus sur l'homme avant de commencer.

Mais après cette première approche, Lévi-Strauss passe plus dans des analyses mélant réflexions sur l'ethnologie et philosophie. Ce n'est pas inintéressant car ses prises de positions sont souvent dignes d'intérêt et parce que le livre, écrit en 1954-1955 relate un récit des années 1930 et que l'auteur a un peu de recul (et de métier aussi). Mais son style reste soporifique pour 2017. J'avoue avoir tranché dans certaines pages, surtout celles avec lesquelles j'étais d'accord !

J'ai juste repéré un élément qui me semble essentiel dans les 4 premières parties. Il pourrait apparaître comme un détail mais le monde de 2017 amène un vision bien surprenante sur le livre. Car il y est fait mention de la mondialisation qui avait déjà cours dans les années 1930 (c'est d'ailleurs bizarre pour moi, enfant du 20ème siècle, de devoir préciser le siècle dans 1930 car, dans moins de 15 ans, les années 30 seront les années 2030 !). Lévi-Strauss mentionne qu'effectivement, en 1930, le Bengladesh (ou plutôt la partie orientale de l'Inde qui allait devenir le Bengladesh en 1947 (via le Pakistan)) faisait déjà l'objet d'un industrie textile à moindre coût, exploitée depuis quelques années déjà par des intérêts occidentaux. J'y vois l'oeuvre capitaliste extrème dans ses prémices mais qui, plus de 70 ans plus tard, se retrouve encore plus dans l'actualité (une partie de mes vêtements les moins chers vient bien du Bengladesh). La mondialisation ne serait donc pas un phénomène du 21ème siècle mais bien du siècle précédent. C'est peut-être les trentes glorieuses qui ont su le contenir en partie avant de se révéler impuissantes face à des intérêts sans limite, avec un appétit toujours plus féroce pour le mal de la civilisation occidentale: le fric !

Après bien des détours, Lévi-Strauss se reconnecte enfin sur la partie ethnologique de son étude des populations indiennes, à partir de la cinquième partie du livre.

De l'ethnologie enfin

Arrivé à près de 1/3 du livre, on commence enfin à en apprendre davantage sur les "sauvages", les peuples indiens du Mato Grosso. Lévi-Strauss qui dénonce dans ses premiers chapitres les récits d'aventure vient tout de suite se contredire en racontant, sous forme d'une quasi-épopée, dans tous les cas, comme tous les récits d'aventure que j'ai pu lire depuis ces dix dernières années, son expédition dans le Mato Grosso, à la recherche des différents peuples originels qui peuplent un territoire immense.

Et, dans les années 30, on doit quand même dire que ces derniers sont déjà rares, contaminés par les maladies occidentales, y compris par la culture et la langue portugaise. Néanmoins, dans ce qu'il évoque, je vois bien qu'il reste encore des traces pas si infimes que ça d'une vraie culture originelle, différente, qu'on peut étudier pendant plusieurs années. Signe qu'à l'époque, la perdition n'a pas encore tout détruit chez ces peuples premiers.

J'ai franchement adoré cette partie qui est d'une richesse inégalée, tant dans le récit, que dans les analyses en passant par les nombreux croquis réalisés par Lévi-Strauss lui-même, de très belles illustrations d'ailleurs (finalement bien rendues dans un document au format ePub !).

J'ai appris pas mal de choses sur les systèmes complexes, tant sur le plan spirituel que technique ou politique encore de trois tribus différentes (les bororos, les nambikwara et les Tupi-Kawahib). Même si elles vivent à proximité, elles présentent toutes des particularités et des différences marquées. Quelle richesse d'organisations, y compris dans la partie urbanisme, enfin, plutôt l'organisation des constructions du village qui répond à une sorte de PLU mélant des règles religieuses, des ségrégations sociales (surtout entre hommes et femmes). Lévi-Strauss ajoute même des plans de l'époque. C'est très intéressant.

Une chose qui ne me lasse jamais est le contrôle des populations, des naissances. Toutes les sociétés indiennes disposent de règles assez simples qui permettent au groupe de réguler sa population en fonction des ressources disponibles et qui tend à freiner les excès d'une pénurie qui entraînerait alors la mort atroce des plus faibles. Comme les esquimaux, les indiens du Mato Grosso utilisent des tabous sociaux pour empêcher tout le monde de copuler à outrance sans se préoccuper de l'avenir des enfants. Leur mode de vie qui alterne nomadisme et sédentarité permet également une adaptation plutôt technique à la quantité de nourriture disponible. Pour moi qui vit dans une société occidentale où le fait d'empêcher des gens d'avoir des enfants relève de l'interdit moral, cela relève tout simplement du génie !

Autre point que je retiens: même si tu es un homme complètement adapté à la vie dans un milieu sauvage, avec des millénaires de pratique de chasse et de cueillette et une expérience hors du commun occidental, il est possible que tu vives dans un milieu naturel avec des faibles ressources qui ne puisse pas te permettre de subsister correctement (du moins en termes de calories). Même si la cuisine indienne est extrèmement diversifiée, les indiens recourrent à l'utilisation des insectes quand il le peuvent alors que cette nourriture reste encore tabou chez nous.

Et même chez ces tribus qui ont un régime carné marqué, je relève un grand intérêt et un respect profond pour l'être animal. Car ces tribus ont des animaux domestiques d'agrément, non utilisés à d'autres fins que la compagnie ou l'emprunt d'attributs de décoration (les plumes de certains oiseaux élevés dans les familles, sans que ces dernières ne vienne à les dévorer). Les chiens, les singes et même les poules figurent au même rang que les enfants et sont entourés d'affection. Un comble: les oeufs des poules ne sont même pas ramassés. Ces dernières pondent dans la jungle et ne sont jamais inquiétées par le couteau des hommes. Moi, ça me plaît assez bien comme concepts. Car on est loin des dérives de l'élevage moderne qui a une portée d'abord économique et qui fait souvent (mais pas toujours) de l'être vivant qui se trouve au centre de ce système d'exploitation.

Conclusions

Pour résumer, "Tristes tropiques" possède un titre trompeur, il ne parle pas vraiment de la déchéance des civilisations des tropiques par rapport à l'occident.

La partie sur l'ethnologie est vraiment digne d'intérêt et le livre aurait pu en être constitué uniquement, sans toutes les réflexions trop élitistes du début et de la fin. J'ai particulièrement détesté l'analyse de Lévi-Strauss sur l'Islam (qu'il qualifie explicitement de religion intolérante et de danger pour l'avenir) dans la fin du livre. Sans doute faut-il y voir les résurgences des problèmes entre la France et l'Algérie des années 50 ou encore la paritition indienne de 1947 entre Pakistan et Inde qui semble opposer l'Islam au Boudhisme.

Ce que je retiens reste les 3 parties sur les indiens, c'est ce que j'aime le plus dans le livre et je vous conseille de les lire directement en faisant fi du reste: vous passerez d'étonnement en étonnement !

Pour ce sixième mois, le challenge est toujours relevé, je tiens toujours la barre de lire au moins un livre par mois. Pour le mois prochain, un peu de science-fiction me ferait du bien...