Introduction

Quand on travaille sur le logiciel libre, on finit, au bout d'un certain nombre d'années par se rendre compte que la masse de travail à achever est encore immense et qu'il manque sacrément de contributeurs pour tout faire.

C'est ce que je constate sur des projets comme QGIS: beaucoup d'utilisateurs ont des idées très intéressantes mais hélàs, même avec la meilleure volonté du monde, le flot des développeurs ne suffit pas à combler ces besoins. En conséquence, le projet voit s'amonceler un tas de nouvelles idées qui prennent du temps à être mises en place, fautes de moyens humains, les plages de développement s'allongent, il faut faire des choix, prioriser, etc.

Parfois cela peut même conduire à mettre en péril des pans entiers de sécurité comme ce fut le cas avec GnuPG il y a quelques années.

C'est que travailler sur du logiciel libre, ça prend du temps. Quand on fait ça sur son temps libre comme moi, le niveau de contribution est assez faible. Je me rends bien compte que les types qui sont payés pour faire ça sont bien plus productifs que mes petites heures glanées ici et là. D'ailleurs, on le voit à leur nombre de commits et aux messages de la mailing-list de développement.

Se pose finalement, la question du financement de tout ça ! Car, au delà de l'aspect éthique des choses, il faut bien que le développeur puisse vivre, pas forcément de son travail mais au moins subsister physiquement. En règle générale, les développeurs de logiciel libre sont loin d'être des golden boys avides de flouz. Leurs besoins sont donc très en deça des besoins du commun des mortels mais il leur faut un minimum quand même: de quoi satisfaire au moins les besoins indispensables à couvrir comme la bouffe, la flotte, un toît sur sa tête, un ordinateur pour coder, de quoi payer un peu d'électricité, un endroit pour pouvoir se focaliser, etc.

Si on veut des logiciels libres de qualité, il faut donc un moyen de rétribuer un minimum certains développeurs. On peut observer un peu tous les profils, du type payé pour le projet dans une SS2L ou un grand groupe comme RedHat, au type qui fait ça pour ses loisirs. Néanmoins, dans la tranche intérmédiaire, le besoin de €$ est visiblement indispensable, surtout quand les méthodes traditionnelles du financement de logiciel classique ne peuvent s'appliquer.

Après ce constat sévère, voyons maintenant comment je me suis mis à une plate-forme de financement de logiciel libre.

Comment je suis arrivé à tester Liberapay ?

Cela fait maintenant quelques années que j'essaye de rétribuer les projets libres que j'utilise au quotidien. Généralement, en début d'année, au moment des étrennes, je fais ma campagne de dons.

Mais, même en 2018, cette opération n'est pas si simple que ça. En effet, il y a un site de don par projet libre que j'utilise voire parfois, on ne peut pas faire de dons du tout. Il faut d'abord explorer les projets manuellement sur Internet, trouver la page de dons, étudier quels sont les moyens de paiement acceptés. Enfin, on peut passer à l'analyse des coûts en fonction de la devise utilisée, des frais bancaires, du mode de paiement (un virement SEPA dans l'Union Européenne ou par carte bancaire)...

L'ensemble requiert un peu de temps, surtout, si on veut faire les choses bien, c'est à dire en maximisant la quantité d'argent qui arrive dans la poche du ou des développeur(s) tout en minimisant les frais de gestion (car ce qu'on veut rémunérer, c'est le développeur, pas le type qui fait la transaction).

Pour autant, j'ai toujours eu un peu de méfiance vis à vis des acteurs du financement participatif qui font un peu la pluie et le beau temps. Ces startups du genre qui finissent toujours par mettre la clef sous la porte après s'être rendu compte que ça ne rapportait pas assez et pas assez vite et qui finissent par essayer de se faire du fric en revendant des données personnelles à "d'autres partenaires" ou en envoyant une floppée de spams pour te forcer à acheter leur ultime option qui tue.

Dans le courant du mois de novembre 2017, Patreon, qui est la plate-forme de financement continu d'un peu de tout la plus connue, a décidé de modifier unilatéralement ses conditions de rémunération. En résultat de ce changement, beaucoup de développeurs ont cherché d'autres moyens pour se financer. Comme en dehors de Patreon, tous les projets qui ont été lancés ont été exterminés à l'exception de Liberapay; ces developpeurs ont commence à faire un peu de pub pour Liberapay.

C'est le cas de Joey Hess, un ancien développeur Debian ultra-connu pour qui j'ai un profond respect (et je ne suis pas le seul d'ailleurs). J'ai lu son article de blog et ça m'a convaincu d'aller faire un tour sur Liberapay.

Les gens que je finance

J'ai décidé de porter mes dons à 100€ sur l'année. Ce n'est pas beaucoup mais c'est déjà un bon début. Voici les liens vers les personnes à qui je verse une modeste obole:

Qu'est-ce-qui est bien dans Liberapay ?

D'abord, le site web n'a aucune publicité et ça fait franchement du bien. Même mieux, le site n'utilise aucune ressource tierce: je n'ai aucun bloquage dans µBlock, ce qui est assez rare pour le souligner. C'est loin d'être le cas pour Patreon qui ne m'affiche pratiquement rien si je ne modifie pas ma configuration de µBlock.

  • Pas de spam après la création du compte.
  • C'est du logiciel libre.
  • Ça gère Libravatar, une alternative moins intrusive que Gravatar.
  • Ça semble léger en terme de technologie et du coup, c'est léger dans mon navigateur comparé à Patreon par exemple.
  • L'interface de traduction est WebLate, la solution libre de référence de traduction communautaire.
  • On se repère finalement assez bien.
  • Il existe des widgets pour indiquer sur son site combien on reçoit ou combien on donne.
  • Il y a une page de stats simple à comprendre, faite pour le long terme.

Quelques conseils pour donner

Pour ma part, j'ai toujours pensé qu'un virement SEPA était l'opération la moins chère pour effectuer un don d'argent au sein d'un pays de l'Union Européenne. Mais c'était sans compter sur les frais bancaires de ma banque qui me facture 3,3€ par virement ponctuel, en 2018, alors que je me tape toute la paperasse à écrire, attendre mon passage au guichet pour dépenser mon propre fric. 3,3€ sur un don de 50€, ça fait beaucoup ! On est à environ 7% de frais ce qui est énorme.

Donc, si vous avez une banque restée en 1918 comme la mienne, je vous invite à réaliser un achat de crédits plutôt par carte bancaire si vous êtes pressés, ce n'est pas si cher que ça.

Que manque-t-il à Liberapay ?

Parmi les seuls reproches que je peux faire à la plate-forme Liberapay, on trouve le manque de projets ou d'acteurs d'intérêt. En effet, point de Mozilla Foundation, de The Document Foundation, des développeurs emblématiques du Kernel Linux, idem pour Debian (même si ça commence à changer), etc.

Ce qui m'a fait adhérer (et donner), c'est principalement la présence de Joeyh Hess dont j'utilise un logiciel depuis près de 10 ans (ikiwiki, qui fait tourner ce site web d'ailleurs). S'il y avait d'autres projets phares, ça attirerait plus de monde sur le site. Comme ce dernier est plutôt pas trop mal fait, on pourrait alors utiliser ses fonctions d'exploration pour trouver autre chose que les projets très exposés.

Très clairement, le site manque de financeurs et les niveaux de rémunération sont quand même faibles même si la plate-forme brasse environ 10000€ par mois.

Ce qui serait vachement bien, ce serait de trouver les projets majeurs du logiciel libre sur Liberapay histoire que plus de gens puissent participer: des pans entiers de Debian avec des développeurs connus ou méritants (ou moins méritants mais ayant besoin d'un financement), des projets que j'utilise de Apache à BorgBackup en passant par Bind, Exim, Dovecot, Radicale, Roundcube, LibreOffice, archive.org, i3-wm, , Tor, i2pd, etc... et bien sûr QGIS !

Pour rester sur une note positive, on peut toutefois constater que les montants de financement ne font qu'augmenter, ce qui est une très bonne chose. C'est juste moins spectaculaire que sur d'autres plate-formes déjà bien implantées.

Une autre chose qui me manque, c'est de pouvoir m'adresser, via la plate-forme, aux personnes que je finance. Mon objectif est juste de leur donner une information, ce que j'aime dans leur projet, en quoi il me plaît et surtout les encourager à persévérer dans leur action. Néanmoins, je n'oublie pas aussi que les développeurs ont déjà de très nombreux moyens de récupérer cette information. C'est juste qu'on pourrait lier la rétribution avec des mots d'encouragement.

Maintenant, quand on fait un don, ce n'est pas pour demander quelquechose en retour, sinon ce n'est plus un don !

Conclusions

Sans être parfait, Liberapay se propose de financer le logiciel libre par le logiciel libre.

Le projet semble d'ailleurs assez résilient. Il n'a qu'un niveau de dépenses assez faible, qui doit être limité à quelques frais de gestion et d'hebergement. Si vous suivez l'actualité des sites de financement participatifs, vous vous rendez compte que la majorité, en dehors de Patreon a disparu, comme le défunt Gratipay.

Avec sa petite équipe limitée à 1 développeur qui ne gagne pas encore le SMIC avec la plate-forme, Liberapay fait quand même son bonhomme de chemin. Je pense que la sauce va prendre, il faut juste être patient et sans doute se concentrer un peu plus sur la communication ou sur la mise en communauté. Quelques "gros acteurs" pourraient apporter un nouveau flot de contributeurs.

Bien entendu, comme avec toutes ces plate-formes, ce qui fait le succès, c'est aussi la communication publique qu'on peut faire dessus. C'est chose faîte avec cet article.

Posted mar. 15 mai 2018 21:37:07 Tags: