Cher journal, je suis dévasté !

Oh triste complainte en ce jour maudit de novembre 2016. La pluie, le froid, le vent, la grisaille ambiante ne font que donner plus d'écho au départ d'un des plus grands chanteurs du 20ème siècle.

Car Leonard Cohen est mort… Le monde vient de perdre le poète de la mélancolie, le chanteur qui transforme la dépression en mélodie.

Et quelle carrière ! Sans rentrer dans les détails (Wikipédia fait tout ça mieux que moi), la carrière musicale de ce poète canadien commence en 1967 avec l'album bien nommé "The songs of Leonard Cohen". Ce dernier regroupe des tubes comme "Suzanne" et "So long, Maranne", lié à une de ses muses: Marianne Jensen (qui est décédée il y a quelques mois). Le style est sobre: des paroles sombres, bien travaillées et un accompagnement musical minimaliste destiné à mettre en exergue la poésie qui prend tout son sens dans cet univers sans bruit. Leonard Cohen est souvent accompagné de voix féminines d'une tessiture (forcément) plus élevée que sa voix grave, ce qui, selon moi, sublime la mélodie. Cette accompagnement féminin reste un trait de caractère de son oeuvre car on le retrouve sur pratiquement chacun de ses albums à venir.

Après ce premier succès, la fin des années 60 lui permet de présenter deux autres albums majeurs: "Songs from a Room" avec le requiem "Bird on the wire" et la chanson "Partisan" qui évoque la résistance française lors de la deuxième guerre mondiale. Vient ensuite "Songs of Love and Hate" et son emblématique "Famouns Blue Raincoat" qui évoque un message adressé à l'amant de la propre femme du narrateur (dans la chanson pas dans la vie de Cohen).

Les années 70 sont prolifiques pour Leonard Cohen avec pas moins de trois nouveaux albums aux registres parfois différents. En 1974 paraît "New Skin for the Old Ceremony" avec "Chelsea Hotel #2" et l'interrogation de "Who by Fire ?". En 1977 paraît "Death of a Ladies'Man", produit par Phil Spector. Cet album rompt largement avec les précédents dans le style musical: l'accompagnement est bien plus présent qu'auparavant et fait la part belle à de nouveaux arrangements qui rompent avec le style "traditionnel" de Leonard Cohen. Je vous recommande l'impertinent "I left a woman waiting" qui donnera quelques idées à votre vieux couple ainsi que le titre éponyme de celui de l'album qui reste, selon moi, un des meilleurs morceaux de l'auteur. Enfin en 1979 sort "Recent Songs" avec "The Guests" et le décalé (mais toujours mélancolique) "Un canadien errant", chanté en français. Cet album revient plus aux sources de ce qui fait le style Cohen.

Après quelques années de pause, Leonard Cohen publie en 1985 "Various Positions" avec "Dance me to the end of Love", inspiré par l'haulocoste (même si on dirait plutôt une ode amoureuse) et une autre de ses chansons les plus connues "Hallelujah", très souvent reprise et jouée dans nombre de cérémonies de mariage… Vient ensuite "I'm your man" en 1988 avec la chanson éponyme qui rapellera des souvenirs aux enfants des années 80 qui regardaient la publicité à la télévision; mais aussi "First we take Manhattan" qui a sans doute inspiré involontairement les évènements du 11 septembre 2001 (si,si, lisez les paroles).

Les années 90 sont moins prolifiques: Cohen sort un unique album "The future" en 1992, plus politique à mon sens, qui évoque la guerre dans "Anthem" et "Democracy", en réaction aux divers récents évènements politiques (en Chine et ailleurs).

On aurait pu croire que la carrière musicale de Cohen soit terminée avec sa retraite dans un monastère Zen, mais il revient dans le nouveau siècle avec deux albums: "Ten new songs" qui affiche "A Thousand Kisses Deep" et le jazzy "Boogie Street". En 2004 sort "Dear Heather", un album musicalement plus varié avec des notes de Jazz et même de country avec "Tennesee Waltz".

Leonard Cohen a maintenant 70 ans et on pense qu'il va s'arrêter mais la décénnie 2010 verra trois nouveaux albums (que je n'ai pas encore écouté donc je ne vous en parlerai pas…) dont l'avant dernier se glisse dans le top 5 des charts mondiaux. Il continue également à se produire en public, avec une tournée (sans doute éprouvante pour un monsieur de 80 ans): le World Tour. Le titre du dernier ("You want it darker") résume bien, à lui seul, le style Cohen.

On le voit bien, Leonard Cohen est un auteur prolifique qui a su traverser les différentes décénnies des 20ème et 21ème siècles, sans trahir la forme originale. C'est sans doute l'ensemble de cette oeuvre fidèle qui fait de lui un auteur/compositeur/interprète intemporel.

Mon pauvre Leonard, comme j'aime écouter tes chants, tes mélodies, tes complaintes lorsque je code. Cette tristesse, cette voix grave, cette plénitude et ce calme respectueux parviennent à intensifier ma concentration à son paroxysme, à maintenir centrée mon attention lorsque l'algorithme se dérobe sous mes doigts ou que le fichier de configuration part en sucette. Tu as su extraire la beauté paradoxale de ce qui ne semble que malheur, tristesse, ennui, mélancolie, dépression, etc.

Pour ceux qui ne connaissent pas l'oeuvre de Leonard Cohen et qui souhaiteraient la découvrir, je peux vous recommander les titres évoqués ci-dessus, à écouter dans l'ordre chronologique de sa carrière (ce qui vous permettra de tracer une certaine progression). Bien entendu, je vous recommande de ne pas les écouter si vous êtes fragile moralement en ce moment (déprime après l'élection de Donald J. Trump, perte de l'être aimé, etc.): je ne souhaite pas être responsable de votre fin de vie auto-organisée; la mélancolie est parfois une arme de destruction massive !

Triste année que 2016. D'abord David Bowie puis Michel Delpech, Prince et maintenant Leonard Cohen…

Restons néanmoins joyeux car Leonard a enfin rejoint Marianne; ces paroles prémonitoires sonnent maintenant mieux que jamais:

"Now so long, Marianne, it's time that we began To laugh and cry and cry and laugh about it all again…"

Posted ven. 11 nov. 2016 18:23:21