Beineix, la rétro... 🔗

Posted by Médéric Ribreux 🗓 In blog/

#cinema

Introduction

Depuis les débuts du grand confinement de 2020, j'ai pris une mauvaise habitude: je me suis mis à regarder beaucoup plus de films qu'avant. Sans doute trop d'ailleurs. Connaissant mon goût pour les rétrospectives et les intégrales (faire le tour d'un sujet quoi), j'en suis arrivé à faire le tour d'un tas de références cinématiques.

Jean-Jacques Beineix est mort ce 13 janvier 2022. J'ai essayé de résister, mais j'ai finalement craqué: après tout, ce dernier n'a fait que 6 films non documentaires. Et puis, j'avais besoin de refaire le point sur cette période et sur ce réalisateur. Alors je m'y suis plongé et puis comme j'ai été surpris en bien, j'en fais un résumé ici, pour m'en souvenir quand je serai vieux et sénile.

Combattre les à priori

Quand je choisis de faire une rétrospective, je commence par consulter avidement la page Wikipedia de l'auteur/réalisateur/acteur concerné, ne serait-ce que pour obtenir la liste des oeuvres. Comme mon temps n'est pas infini et que je sais, par expérience, que bon nombre de films ne valent pas le temps de vie ou de cerveau disponible qu'il faut y consacrer, je mène une petite enquête pour savoir si tel ou tel film vaut le coup de rejoindre ma sélection.

Je repars de cette enquête avec une série de pré-jugés, d'à priori qui marquent mon cerveau. Généralement, j'ai les éléments suivants:

Avec cette grille, je place des films dans une liste à regarder et j'y consacre le temps qu'il faut. Quand je souffre trop longtemps au visionnage, j'abrège (sacrilège sans honte) !

Sans plus attendre, ma rétrospective de Jean-Jacques Beineix...

Diva (1981)

Premier film de Beineix. La critique est plutôt bonne pour une première sortie. Le pitch du scénario pourrait laisser penser à un truc assez intéressant. Mais, pour ma part, je me suis un peu ennuyé. C'est sans doute le style et le rythme des années 80. À cette époque, tout était plus lent, les transports, les gens, la diffusion des connaissances (et des fake news aussi), les cerveaux (moins d'ordinateurs), les moeurs, la politique, etc. Ça se voit dans les films aussi où l'action est moins scandée qu'en 2020.

Le scénario aurait pu être très intéressant, le pitch est plutôt bon et l'histoire aurait pu prendre des accents un peu plus mystiques ou dramatiques mais non, au final on reste sur quelque-chose d'assez léger. Encore une fois, ça correspond à une époque. On aurait pu imaginer ce scénario réalisé par David Fincher et ça aurait eu une toute autre approche et un résultat complètement différent (sans doute meilleur).

Du film, on retrouve Richard Borhinger qui déjà en 1980 joue très bien son propre personnage, comme on le retrouvera après pendant plusieurs décennies à l'écran. Un personnage un peu borderline, dur mais bonne âme avec cette voix et cette gueule.

Il reste aussi la traction blanche, comme un personnage. Elle est d'ailleurs présente en deux versions avec et sans explosion. Et puis le phare de Gateville (où je suis déjà allé). Mais ça s'arrête là.

Policier finalement moyen, un peu mou mais bien composé au niveau de l'image, Diva ne me laissera pas une trace indélébile dans le cerveau, mais m'a fait passer un moment pas si désagréable que ça. Pour un premier film, c'est très abordable. Pas mauvais, mais ça aurait pu être vraiment mieux.

La lune dans le caniveau (1983)

A celui-là, c'est le film sur lequel j'avais le plus d'à prioris, très négatifs. Il faut dire que la critique a terminé le film à Cannes. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez lire un instantané des articles de l'époque et vous rendre compte que putain y a des mecs qui sont payés à bosser 8h par jour pour écrire de manière malveillante sur un film qu'ils n'ont pas aimé. Franchement, si tu n'aimes pas un film, tu dis pourquoi avant de faire des commentaires désobligeants, gratuits et pleins d'à priori, genre te faire traiter de tout à l'égout parce que tu essayes de monter un film avec des détails graphiques.

Moi, j'ai vu le film nourri de ces critiques... ... et j'ai capté l'inverse. Les critiques disaient que l'image est trop parfaite, trop statique. Moi j'ai trouvé que c'était vraiment génial, toute cette matière. Chaque scène est ciselée à la main avec un travail de fond sur le champ, les couleurs, la lumière, les angles, les travellings, le rendu. C'est extra-ordinaire. Oui, le cinéma, c'est visuel, et oui, ça n'a rien de choquant. Je vois ça comme un film de scène de théâtre. Et ça n'a rien de barbant pour peu qu'on veuille juste regarder ce qui est loin d'être un effort incommensurable. Et puis, le cinéma du look m'a frappé de plein fouet quand j'étais enfant et moi, je trouvais ça beau.

J'ai bien aimé cette phrase de Nastassja Kinski qui dit à Depardieu: "Mais vous n'êtes pas une brute, vous vous êtes souvenu de mon nom.". C'est comme prémonitoire avec le fait que Gérard Depardieu, aujourd'hui, passe pour être une brute, de cinéma aussi. C'est aussi une super scène graphique.

À part ça, le film souffre effectivement d'une histoire un peu molle. Le scénario tient en quelques lignes mais c'est bien la manière de le raconter qui pose problème. On a essentiellement une suite bien décousue de scènes un peu statiques qui semblent essayer de former une histoire juxtaposée. C'est perceptiblement dérangeant, ça peut paraître ennuyeux. Mais ça n'est pas détestable.

Et pourtant les acteurs sont au top. C'est touchant de revoir Depardieu, partagé entre tendresse, hésitation, horreur, vulgarité, fort et faible, incapable de résister à une femme, violent et calme en même temps. C'est aussi très beau de voir évoluer Nastassja Kinski, dans la fleur de l'âge, son époque emblématique des années 80 et de "Paris, Texas", dans sa robe rouge, avec son air un peu perdu d'Isabella Rosselini dans Blue Velvet.

Assurément, la lune dans le caniveau, c'est du Beineix pur à qui il manque un peu plus d'action, un peu moins de mystique et de drame, un peu moins de lourdeur. Mais pour moi, c'est loin d'être un navet, au contraire. Si vous vous attendez à être guidé dans une narration alors oui, vous allez vous ennuyer. Mais si vous prenez plaisir au spectacle des yeux alors vous allez aimer.

37°2 le matin (1986)

Sans doute le plus connu et le plus emblématique des Beineix. Allez-y mes braves gens, vous ne serez pas déçus. On y voit les débuts d'actrice de la déjà sulfureuse et toujours belle Béatrice Dalle qui crève littéralement l'écran. Le tout dans le cadre extra-ordinaire des chalets de Gruissant.

Rien à dire à part qu'il faut absolument voir ce film emblématique. Vous n'allez pas perdre du temps de vie, bien au contraire. Et puis si vous passez par Gruissant, allez-y, c'est comme dans le film, ça n'a pas trop changé.

L'histoire m'a interloqué littéralement, je ne m'attendais pas à ce naufrage dans la folie. Quand tu t'entiches d'une fille bien gaulée comme ça, un peu fofolle qui n'a peur de rien, forcément tu es impressionné. Mais quand tu vois que son caractère sombre petit à petit vers la folie, ça finit toujours mal. À ce titre, le personnage de Jean-Luc Anglade est vraiment au top et a une réponse bien construite, qui va crescendo vers le drame. Mais réellement, cet acteur assure le personnage.

Je ne vais pas en dire plus, si ce n'est que j'ai bien aimé 37°2 le matin. On y retrouve la marque de Jean-Jacques Beineix au top de sa forme, c'est sans doute son meilleur film.

Roselyne et les lions (1989)

Mon rapport à Roselyne et les lions est sans doute spécial. J'avais entendu parler de ce film quand j'étais enfant. Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais adoré l'accroche que j'avais lue dans un magazine pour enfant à l'époque de sa sortie et j'avais très envie de le voir (je ne sais pas pourquoi)... ... malheureusement, ça ne s'est jamais produit. Jamais de rediffusion à la télévision, le fait que le film n'ait finalement pas très bien marché et puis le temps qui est passé à autre chose. Finalement, il m'a fallu attendre 33 ans pour combler mon envie de cinéma d'enfance.

Avec ces souvenirs en tête et cette promesse à combler, j'avais forcément un à priori positif sur Roselyne et les lions. Le truc de l'enfance qu'on avait envie de voir absolument ne peux qu'être bien, forcément ! Pourtant, en tant qu'adulte, j'ai pu constater dans mon analyse de pré-visionnage que mes espoirs pouvaient être forcément déçus. Car, oui, Roselyne et les lions n'a pas bien marché et la page Wikipedia est très pauvre sur le sujet. Je m'attendais donc à être un peu déçu.

Mais, au contraire, je crois que la force de l'attente et le fait que j'avais un avis positif en étant enfant a emporté toutes les critiques. Moi, j'ai trouvé que Roselyne et les lions était vraiment très bien, comme je l'avais imaginé en 1989, et je vais vous dire pourquoi.

D'abord, comme d'habitude, l'image est parfaite. Tout est bien cadré, toute la lumière est bien dirigée. Les transitions sont proches de la perfection. Sans conteste, on retrouve la patte de Jean-Jacques Beineix, à n'en pas douter. L'introduction un peu mystique est vraiment agréable: la cage, le tunnel, les rugissements mais pas de lions ça paye son intérêt. Il y a toujours cette cage qui finalement devient presque un personnage à elle seule, même si elle prend plusieurs formes. Elle ferme et ouvre à la fois le champ de la caméra qui y pénètre, en sort parfois, mais elle détermine une action spécifique suivant qu'on se retrouve ou pas dans cette structure fermée. Il y a toujours plus ou moins ces barreaux, ces grilles dans le film. À n'en pas douter, ça apporte un certain charme et un certain cadre.

Et puis, j'ai vraiment apprécié la musique. J'y ai retrouvé un style assez proche de la musique d'Eric Sera dans le Grand Bleu. Et forcément, ça me touche profondément. Les morceaux sont assez variés en composition, en durée, mais je trouve qu'ils sont bien adaptés au film, aux scènes et à l'histoire. Il n'y a pas beaucoup de morceaux mais cette guitare électrique un peu isolée, ce piano un peu tout seul dans une scène, ça sonne définitivement comme le Grand Bleu. Les films sont contemporains, le style musical y est sans doute proche voire commun. Non vraiment la musique joue un rôle très important dans le film, c'est une sorte de signature d'une époque maintenant révolue mais qui m'a tellement marqué enfant qu'elle est devenue une partie de moi-même.

Sur le scénario, j'ai trouvé l'histoire pas si mal que ça et en plus elle tourne autour d'un monde que je ne connais pas du tout. Un monde sans doute un peu glauque dans son principe: dresser un animal dangereux (une force de la nature, un prédateur alpha, tout en haut de la chaîne alimentaire) avec violence physique juste pour amuser la galerie, c'est franchement moralement discutable et en 2022 où justement les animaux sauvages dressés vont peu à peu disparaître des cirques, on voit bien le chemin parcouru en 30 ans. Et puis, il y a surtout la détermination d'un couple de jeunes gens, qui parte de rien et qui, à force d'efforts, d'échec, de remise en question dans un monde tendu

Oui, il y a quelques scènes légères, mal tournées, mal jouées (celles du début quand le héros est un cancre). Oui, les scènes du prof d'anglais farfelu sont sans doute un peu trop farfelues. On assiste aussi parfois à des scènes où on voit bien que ce n'est pas un jeu d'acteur mais plus la vraie vie (la scène de la femme qui a des tigres par exemple et qui me semble être quelqu'un qui ne joue pas mais qui présente sa réalité). Mais ça, pour moi, c'est la légèreté de cette fin des années 80 où le côté mystique et profond tend à s'oublier un peu. Ça ajoute un peu de détente aussi au film, car je dois avouer que comme il y a beaucoup de scènes avec les fauves, on finit par ressentir une forme de tension: on se demande si un accident ne va pas se produire toutes les 5 minutes. Surtout qu'il y a des accidents dans l'histoire. Les fauves sont souvent mis en avant et on sert les doigts par rapport à leur performance. Je ne sais pas comment Beineix a fait, mais il est parvenu à gérer cette tension en crescendo jusqu'à la scène finale. Les personnages évoluent dans une aventure où les difficultés ne font que progresser et la tension ne retombe vraiment qu'à la fin du film, vers la fin de la scène finale.

Quelle claque lors de la scène finale ! C'est l'apothéose. Le film nous a préparé pendant plus de 2h30 à ça et au final ça rend vraiment bien. Car oui, pendant 2h30 tout est composé pour nous amener à la scène du spectacle final. La tension de la situation, la peur des fauves, le stress de la deadline du spectacle, de l'accident de la planche, tout concourt à tirer la corde de l'action. C'est donc en spectateur tendu qu'on s'approche du final. Et sur cette scène d'un spectacle de dressage de fauves qui fait le nom du film, c'est là qu'on peut observer le génie de Beineix pour la composition et la mise en scène ainsi que les mouvements de caméra, de lumière, d'angle de prise de vue, d'agencement de la scène. À ce moment précis, on se prend ce style si particulier dans le cerveau, par les yeux, que ça déclenche forcément une forme d'émotion intense. J'avoue, j'ai été estomaqué, d'autant plus du générique de fin de Reinhart Wagner qui sublime l'instant.

Ma conclusion c'est que Roselyne et les lions n'a pas été compris par le public de l'époque et c'est bien dommage. Pour moi, je me rends compte que mon instinct d'enfant n'avait pas tort. Ce n'est pas toujours le cas, mais ici, ça l'a été. Pour une fois, je suis à l'inverse de la critique, preuve s'il en est qu'il ne faut pas du tout l'écouter ni la prendre en compte pour se faire un avis.

Et puis, combler une envie de son enfance en ayant ressenti beaucoup de bonheur, ça fait vraiment du bien. Je garde Roselyne et les lions dans ma bibliothèque numérique pour le revoir de temps en temps. Et je me passe aussi la BO de temps en temps pour reprendre une dose de courage.

IP 5: l'île aux pachydermes (1992)

Bon, le dernier film d'Yves Montand, rien que ça, ça vaut le coup de le regarder ! Et franchement, il y a pas photo. Ce simple fait et surtout le rôle de Montand dans le film en fait un véritable adieu de ce dernier au monde, à la vie dans une certaine forme de tendresse.

Je dois dire que même avec le fait qu'Yves Montand soit décédé avant la fin du tournage ne se voit pas tant que ça. C'est bien monté et bien rattrapé.

Beineix a été critiqué à l'époque pour n'avoir pas su ménager Yves Montand. Et pourtant, si j'avais été Yves Montand, je me serais investi à 200% dans ce film. Car on dirait qu'il a été fait pour lui. Cette scène où on le voit comme un Christ qui marche sur l'eau, dans la brume du lac est simplement prémonitoire. Vu la composition et l'image de la scène, on sent bien que Beineix a voulu la rendre parabolique (dans le sens de parabole). À ce moment du film, on se demande si Montand est un personnage réel ou s'il est déjà mort, un fantôme que seuls les deux autres protagonistes peuvent voir. Si je devais faire un dernier film avec la carrière passées d'Yves Montand, si je voulais dire au-revoir à tout mon public, je choisirais un scénario et une réalisation proche de celle d'IP5.

Certes, il y a Olivier Martinez aussi, jeune comme on n'a pas l'habitude de le voir. Je l'ai trouvé vraiment jeune et sans doute un peu trop direct. Mais ça contrastait bien avec le calme de Montand. Une espèce d'affrontement entre deux générations et où finalement, personne ne gagne, où on se rend compte qu'en fait, elles se complètent.

Certes, le film reste sur un rythme lent, il essaye de garder la légèreté des années 80 même si ça sonne un peu faux dans ce début des années 90 qui sont bien plus dures (le rap, la techno, le grunge, les films de super-héros militaires, etc.).

De mon point de vue, c'est un film à voir. J'ai fini par l'apprécier et à le retenir comme une réussite de Jean-Jacques Beineix. On est loin du succès des deux précédents films, mais je ne sais pas, il se dégage une espèce de respect de ce film, un je ne sais quoi de grave qui en fait quelque-chose à voir si on veut capter l'oeuvre de Beineix et ce qu'il a voulu dire pendant toute sa vie. C'est un film qui fait partie de lui, à n'en pas douter.

Mortel transfert (2001)

Le dernier long-métrage de Beineix. Après une période de presque dix ans d'absence, un autre et dernier film. Le retour de Jean-Luc Anglade en psychiatre qui déjante aurait pu être de bonne augure. Pourtant, si le scénario reste d'intérêt, je trouve que tout est finalement moyen dans ce film.

D'abord, j'ai l'impression que le style d'image de Beineix est moins perceptible. L'histoire, si elle avait tout pour faire un vrai bon thriller psychologique ressemble plus à une farce qu'autre chose.

Je n'ai pas été convaincu et je n'ai finalement pas grand-chose à ajouter. Je n'ai pas réussi à percevoir ce que Beineix souhaitait nous dire dans ce film. Dommage.

Conclusions

Voilà Beineix, du top, du flop et de bonnes surprises. Sans doute un enfant maudit du cinéma français. On est loin de productions à la chaîne pendant 40 ans comme pour Claude Chabrol ou de films à thématiques d'André Téchiné ou encore de films de leur époque comme Bertrand Tavernier savait si bien les faire. Mais Jean-Jacques Beineix, paix à son âme, reste et restera une page intéressante du cinéma français, un réalisateur à voir, sans nul doute.